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Le PREMIER CHAPITRE de Allowin Singulier-Weyrd, de Noëmie Auke

Le PREMIER CHAPITRE de Allowin Singulier-Weyrd, de Noëmie Auke

Découvrez le prologue et le premier chapitre du livre Allowin Singulier-Weyrd, de Noëmie Auke

 

Prologue

 

— Quand je mourrai, dit Frédéric, va-t’en.

Devant lui, Bleiz poussa une longue plainte et bondit sur le poltergeist. D’un coup de crocs bien placé, il le força à battre en retraite. Frédéric se releva péniblement, avant de s’asseoir sur la dernière marche de l’escalier, tout contre la pierre froide du mur. Lorsque Bleiz, de retour à ses côtés, pressa le museau contre son cou, Frédéric referma les bras autour de lui, cacha le visage dans sa fourrure et compta lentement jusqu’à vingt.

— Pardonne-moi, ajouta-t-il enfin. Je ne tiendrai plus longtemps. Un matin, je vais me réveiller, et je ne serai plus moi. Il faudra que tu t’en ailles. 

Bleiz gémit. Comme en écho, le revenant qui était apparu quelques jours plus tôt lâcha un de ses longs hurlements à glacer le sang. Frédéric frissonna, Bleiz redressa la tête. Un grondement sourd vibra dans sa gorge, un avertissement à toutes les créatures qui oseraient s’approcher.

— Nous devrions nous mettre à l’abri…

Sortir de la zone protégée devenait de plus en plus dangereux, les créatures malignes de plus en plus audacieuses. Bleiz ne pouvait lutter seul contre elles toutes et lui était, encore une fois, inutile.

Il ne pouvait pas vivre en autarcie dans l’aile ouest ; il fallait qu’il aille chercher les factures que lui déposait le postier au portail, les quelques courses qu’il arrivait encore à se faire livrer, et qu’il s’occupe du potager. Depuis que le manoir n’était plus exorcisé, il ne pouvait plus recevoir les vampires auxquels il vendait son sang.

Il devait protéger de son mieux ses maigres économies.

Encore qu’il n’en aurait peut-être plus besoin longtemps.

La nuit, malgré la zone protégée, il lui arrivait de se réveiller en sursaut, frigorifié, avec un murmure sibyllin dans les oreilles. Ce n’était qu’un écho : les paroles n’étaient plus compréhensibles lorsqu’il reprenait connaissance. Or, la terreur qui le prenait à la gorge et la brume qui étouffait ses pensées n’avaient rien d’anodin.

Frédéric se leva sur des jambes hésitantes. Le poltergeist qui s’était attaqué à lui s’était contenté de le faire trébucher, même pas du haut de l’escalier. Il y avait eu plus de peur que de mal, quelques hématomes tout au plus. Bleiz resta collé à lui et il s’appuya contre son flanc avec reconnaissance. Ils reprirent leur route en direction de l’aile ouest.

Un frisson parcourut soudain l’échine de Frédéric. Il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir que la Porte était apparue. Elle aussi se faisait plus présente. Ces derniers temps, elle se mettait parfois en travers de son chemin, comme pour l’inciter à l’ouvrir.

Il n’en était pas encore là.

Avec une sagesse acquise à la dure, Bleiz gronda sans cesser d’avancer. Il ne pouvait rien contre la Porte, personne ne pouvait rien contre elle. Le mieux était encore de l’ignorer quand c’était possible.

Crispé, Frédéric monta l’escalier qui menait à l’aile ouest en s’attendant à ce qu’elle surgisse devant lui, ou à ce qu’un des poltergeists retente sa chance d’une hauteur plus intéressante. Le revenant, s’il était bruyant, avait au moins le tact de ne sortir qu’à la tombée de la nuit.

Lorsqu’ils passèrent dans l’aile ouest, Frédéric sentit ses épaules se redresser d’elles-mêmes, libérées de la malice qui avait envahi le manoir, à défaut de celle qui le tourmentait personnellement. Plus confiant, il s’écarta de Bleiz, entra dans la bibliothèque où il ranima le feu qui se mourait. L’été se terminait à peine, mais, chez lui, il faisait toujours froid. Il se laissa tomber sur le canapé avec un soupir de fatigue. Il n’avait même pas envie de lire. Bleiz vint se coucher près de lui. Comme souvent, Frédéric ressentit un mélange de reconnaissance et de culpabilité à sa présence.

Que deviendrait-il, lorsque son humain n’existerait plus?

Ça ne tarderait plus, il le sentait. Il fallait bien que ça arrive, et c’était tombé sur lui : le dernier-né d’une longue lignée qui aurait dû depuis longtemps disparaître. Il n’avait pas la rage qui avait maintenu sa mère en vie avant de la tuer. À cet instant, il n’éprouvait même pas de ressentiment envers ses prédécesseurs.

Il était fatigué.

— Bon, murmura-t-il. Il faut que je mange quelque chose. 

Quelques minutes s’écoulèrent, durant lesquelles son regard resta perdu dans le vide.

Le téléphone sonna.

Bleiz dressa les oreilles et Frédéric sursauta.

Personne ne l’appelait jamais. Les télémarketeurs semblaient éviter son numéro d’instinct, il ne pouvait plus vendre son sang, alors le Réseau n’avait aucune raison de lui téléphoner. Et la seule personne qui l’avait contacté régulièrement était morte trois mois plus tôt.

Pourtant, son cœur s’était emballé.

— Ce n’est pas elle, dit-il d’un ton raisonnable, la gorge serrée.

Il regarda Bleiz comme pour lui demander une confirmation.

— Ça ne peut pas être Ambroisie.

Bleiz agita les oreilles et posa le museau sur sa cuisse. Frédéric lui caressa la tête d’un geste machinal.

La sonnerie continuait, insistante.

Prenant son courage à deux mains, il décrocha.

 

Chapitre 1

 

La porte de la boutique s’ouvrit en grinçant. Un lot de clochettes argentées tintinnabula au-dessus de la tête d’Owin, et il passa le seuil sans que ce dernier se rebiffe. C’était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle : sa mère et sa grand-mère avaient dû le forcer à les laisser entrer.

Lui était attendu, alors qu’il n’avait aucune envie d’être là.

À l’intérieur, l’obscurité et la poussière avaient pris le pouvoir. Il piétina des enveloppes débordant d’une boîte aux lettres de fortune, le bureau croulait sous des dossiers colorés et du courrier ni classé ni ouvert. Au milieu de tout cela trônait un ordinateur qui avait dû voir la naissance du premier disque-rune. À l’idée du rangement qui l’attendait, Owin faillit faire demi-tour net.

— Je suis là, grogna-t-il.

Aussitôt, l’air sembla se raréfier ; un froid brutal le fit frissonner malgré sa veste trop chaude pour la douceur de la fin d’été. Il souffla un long nuage d’haleine blanchie. Face à lui, un rayon de soleil frémit, et, de touche en touche, prit forme humaine.

— Frimeuse, grommela Owin.

— Owin! s’exclama le fantôme d’un ton ravi.

— Tante Ambroisie. 

La mort n’avait rien changé chez Ambroisie Singulier. Elle «portait» le même costume noir et violet qu’il lui avait toujours connu et affichait cette même ressemblance frappante avec son neveu, le père d’Owin. Sous ses sourcils brun grisonnant pétillaient les yeux ambrés des exorcistes Singulier, ce marron pollué par l’utilisation constante de la magie.

Elle était morte de vieillesse, dans son sommeil. Du moins, c’était la version officielle. Après tout, sa vie avait été bien remplie, alors si elle était partie en paix et si elle avait fait partie d’un autre clan, on n’aurait pas eu de mal à y croire. La grand-mère d’Owin avait accouru depuis le domaine familial dès qu’elle avait senti le décès de sa belle-sœur. Première sur les lieux, et donc première à constater que son fantôme était resté. Elle avait cherché à communiquer avec lui. Mais Ambroisie avait refusé de se manifester, sinon pour lui murmurer à l’oreille le nom complet de son petit-neveu.

En l’apprenant, la mère de celui-ci était venue en repérage quelques semaines plus tôt et l’avait averti :

— La boutique sentait un peu le soufre. Fais attention, mon chéri. 

Il ne percevait rien du tout de démoniaque. Sa mère s’était peut-être occupée du résidu sans lui dire.

— J’ai cru que tu n’arriverais jamais! s’exclama Ambroisie.

Un instant, elle eut ce geste avorté pour l’embrasser sur le front, le souvenir d’un rituel trop peu souvent effectué pour qu’il aille jusqu’au bout. Owin s’était préparé au froid qui lui aurait marqué la peau, alors il ressentit un pincement de regret qu’il chassa très vite. Il se raccrocha à son irritation.

— Je n’arrive pas à croire que tu hantes ta propre boutique! Et que tu déranges tout le voisinage tant que t’y es!

— Il fallait bien que j’attire ton attention.

— Tu es la honte de la profession, ne put-il s’empêcher de dire. Je pourrais t’exorciser et repartir. 

L’esprit de sa grand-tante projeta alors un tel sentiment d’incrédulité amusée que la tentation de passer à exécution fut presque trop forte pour être ignorée. Magnanime, Owin se maîtrisa.

— Pourquoi moi? demanda-t-il, une question presque rhétorique.

Ambroisie sembla prise de court, les contours de sa silhouette se floutèrent.

— Ça ne pouvait être que toi, dit-elle d’une voix lointaine.

Puis elle déclara soudain, d’un ton de texte répété :

— Tu es le seul de mes neveux à ne pas avoir d’emploi stable.

— J’aime ne pas avoir d’emploi stable. Et je m’en sors très bien. 

Après trois ans à voyager en tant qu’exorciste itinérant, à vivre de travaux ponctuels et de missions courtes, il avait acquis une bonne petite réputation qui n’avait rien à voir avec son nom de famille. Ou plutôt ses noms de famille. Dans son métier, s’appeler Weyrd était bien plus difficile que de s’appeler Singulier.

Sa grand-tante flotta sans répondre.

— Il y a d’autres Singulier, insista-t-il pour le principe.

Il ne se faisait pas d’illusions. Venir ici avait scellé son destin.

Ambroisie maintint son silence. Owin crispa les poings et inspira. Il rejoignit la chaise, dégagea les dossiers empilés dessus en soulevant un nuage de poussière, puis s’assit.

— De quoi es-tu morte, tante Ambroisie? demanda-t-il en croisant les bras et les jambes.

— D’ennui à t’attendre, répondit-elle du tac au tac.

— Avant ça. Qu’est-ce qui t’a tuée

Le visage de sa grand-tante se fit moins net.

— Oh, ne t’en fais pas pour ça, c’est sans intérêt.

— Ce n’est pas l’avis du reste du clan.

— Le clan, grommela-t-elle.

Puis elle ajouta :

— Je suis morte dans mon sommeil, c’est une belle fin.

— Un retour de sort? Un démon?

— Ta grand-mère est obsédée par les démons, lui dit gravement Ambroisie, comme si c’était un grand secret.

Owin lutta pour ne pas perdre patience.

— Tu ne t’es pas montrée à grand-mère ni à maman.

— C’était toi que je voulais voir.

Comme elle le regardait d’un air attentif, il rétorqua :

— Avant de mourir, tu as appelé grand-mère. Tu lui as dit que tu viendrais au solstice d’été, que tu avais quelque chose à lui demander.

— Oh, marmonna-t-elle, d’un ton vague. Ce sera à toi de t’en charger, maintenant.

— Me charger de quoi, tante Ambroisie?

Pas de réponse. Il essaya une dernière fois, pour la forme, en insistant sur son nom dans l’espoir qu’elle s’y soumette :

— De quoi es-tu morte, Ambroisie Singulier?

— C’est sans importance, répéta-t-elle. C’est toi que je voulais voir, Allowin Singulier-Weyrd. 

Remis à sa place, il grimaça. Les traits fantomatiques étaient plus nets, elle ne le lâchait plus des yeux. Il ne tirerait plus rien d’elle, du moins rien qui ne tourne autour de son obsession. Il prit une inspiration, fit le deuil de sa vie actuelle et dit :

— Je n’ai pas le choix, de toute façon. J’accepte ton héritage.

— Formellement? demanda-t-elle d’un ton soupçonneux.

Owin leva les yeux au ciel.

— J’appose mon nom, Allowin Singulier-Weyrd, et j’accepte le don d’Ambroisie Singulier. Je m’engage à respecter tout pacte et tout contrat signé en son Nom et en celui du clan Singulier, à honorer sa parole, le clan Singulier et l’Équilibre, dans l’Outremort, dans l’Outrevie et la Vie. Ça va comme ça?

— Ça manque un peu de cérémonie, mais je vais m’en contenter, dit Ambroisie avec un doux sourire qui lui donnait l’air presque vivant.

Il attendit quelques secondes. Rien ne se passa. Elle aurait dû partir. Il avait accepté son héritage. Plus rien ne la retenait.

Je t’en supplie, ne me force pas à t’exorciser.

— Tu restes avec moi?

— Oh, ce n’est pas fini, dit-elle, plus lointaine.

— Qu’est-ce que tu attends de moi, tante Ambroisie

Elle disparut, puis réapparut d’un coup et braqua le regard sur lui.

Elle ne lui répondrait pas. Il attendrait quelques jours, verrait comment elle se comportait. Si elle se montrerait plus loquace ou s’il trouverait ce qui la retenait encore.

Le plus probable, c’était qu’elle s’en irait d’elle-même lorsqu’elle serait satisfaite de la façon dont il s’occupait de sa boutique.

— Je suis navrée de t’imposer cela, Owin, dit-elle soudain.

Mais pas assez, songea-t-il avec un peu de rancœur, pour me foutre la paix.

Il soupira, regarda autour de lui et se leva.

Il devait appeler sa mère pour lui dire qu’Ambroisie semblait complètement indifférente à sa mort. Ce qui signifiait que le clan n’était pas menacé. Sa mère ferait le rapport à sa grand-mère, alors il n’aurait pas à l’avoir au téléphone.

Puis il se mettrait au travail le plus vite possible. Peut-être trouverait-il dans les dossiers ce dont elle avait voulu parler à sa grand-mère. Il en avait pour des siècles à tout classer.


***

Le cabinet d’exorcisme Singulier existait depuis tellement de temps que nul ne se rappelait si c’était le clan ou la boutique qui avait donné son nom à l’autre. Comme beaucoup d’autres, les Singulier avaient gagné en puissance après la Grande Guerre dévastatrice qui, deux siècles et demi plus tôt, avait mené à la création de l’Acte d’Équilibre et à la fermeture de la plupart des frontières. Avant cela, leurs origines se perdaient dans les détails de la plus grande Histoire.

Bien qu’on n’y vende plus rien depuis longtemps, tout le monde l’appelait «la boutique». Il avait été transféré de génération en génération, de père en fille et de fille en cousin selon les envies, les besoins et les compétences. Parfois, il changeait d’emplacement, sans jamais quitter Bois-aux-Alouettes, la petite bourgade endormie qui l’avait vu inauguré, le seul lien que les Singulier avaient gardé avec leur région d’origine.

Vingt-sept ans plus tôt, lorsqu’elle en avait hérité, Ambroisie avait déménagé le cabinet dans une ruelle qui partait de la place principale. Owin ne comprenait vraiment pas ce qui l’avait attirée : l’entrée était inexistante, la pièce qui faisait office de cabinet proprement dit était étroite et mal éclairée… Au fond, l’escalier de bois non identifié qui menait à l’appartement du premier étage n’inspirait nullement confiance : à chaque pas, les marches semblaient vouloir s’escamoter sous vos pieds.

— C’est pour l’ambiance, avait argumenté Ambroisie de son vivant.

Owin n’avait pas été convaincu à l’époque, il l’était encore moins maintenant.

— J’aurais les fonds, je déménagerais direct, ce serait encore le plus simple, marmonna-t-il.

Il n’y eut pas de réponse de sa grand-tante, repartie errer il ne savait sur quel plan d’existence.

L’appartement n’était pas grand : une pièce principale, une cuisine, une chambre et la salle de bains. C’était suffisant pour Owin, plus lumineux que la boutique, mais tout aussi poussiéreux. Il ignorait qui s’était occupé de ranger l’appartement, sa mère, sa grand-mère ou quelqu’un d’autre. Toutes les affaires personnelles d’Ambroisie avaient été retirées, alors que la boutique n’avait pas été touchée : son fantôme ne l’avait peut-être pas permis. Quelqu’un était censé entretenir les lieux, toutefois, il avait refusé tout net de revenir lorsque Ambroisie avait décidé de jouer les poltergeists pour forcer son petit-neveu à accepter son héritage.

Owin posa son sac dans la chambre. L’électricité et le chauffage fonctionnaient, il y avait des draps propres pliés sur le lit. Ce n’était pas celui dans lequel Ambroisie s’était éteinte, encore heureux.

— Je n’ai jamais réussi à faire venir de follets, annonça-t-elle soudain derrière lui.

Il maîtrisa de justesse un sursaut et inspira profondément.

— Ça se voit… 

Aucun lutin domestique digne de ce nom n’aurait laissé la boutique dans un état pareil, même après la disparition des propriétaires.

— Ton arrière-grand-oncle a perdu le dernier pour une bête histoire de lait caillé. J’avais espéré en attirer un autre en déménageant, sans succès. Tente toujours ta chance, dit-elle d’un ton docte. Tu leur plairas peut-être plus que moi.

— Je ne suis pas très doué en pâtisserie. 

Garder un follet demandait un minimum d’entretien. Owin préférait encore faire son ménage lui-même que devoir cuire des gâteaux régulièrement.

— Oh, un verre de lait et une cuillère de miel, ça suffit pour les satisfaire, tu sais.

— Tu te souviens qu’Yvain travaille au service de droit du département de protection des créatures magiques, hein? Tu imagines ce qu’il m’infligerait si mon follet n’était pas le lutin le plus choyé de toute la contrée

Il y eut un silence. Il croyait qu’Ambroisie était repartie, quand elle ajouta :

— Toujours à te cacher derrière ton frère. Un jour, il faudra que tu grandisses, Owin. 

Sur cette parole irritante, elle disparut à nouveau.

— Parce que tu trouves qu’hériter tranquillement de la boutique familiale, c’est grandir? cria-t-il quand même.

Agacé, il se frotta les yeux. Il s’était formé tout seul, il était devenu exorciste alors qu’il ne voulait pas, et il était quand même parti trois ans sur les routes pour exercer ce métier qu’il avait rejeté. Il avait rempli tous ses contrats. Oui, il s’était tenu à carreau, ces derniers temps, il avait fait de son mieux pour ne pas faire faire de gymnastique aux sourcils trop vite haussés des membres du Conseil des Clans, sans parler de son clan à lui.

Qu’attendait-elle de lui? Il ne lui avait rien demandé. Ce n’était pas elle que l’on avait surveillée comme le lait sur feu de son vivant. Et entendre ça de la part d’Ambroisie, qui n’avait jamais rien refusé à sa belle-sœur parce qu’elle était cheffe de clan, ou peut-être à la cheffe de clan parce qu’elle avait été l’épouse adorée de sa sœur, c’était insupportable.

Ce fut le moment, bien sûr, où le téléphone de l’appartement se mit à sonner.

Owin grogna. Ça ne pouvait être qu’un membre de sa famille. Sa mère qui s’inquiétait, sa grand-mère qui perdait patience, ou son père qui faisait tampon.

Il alla décrocher.

— Allô?

— Salut, ‘win, prononça Yvain d’une voix hésitante.

Serrant le combiné, il se laissa tomber sur le fauteuil.

— Salut, marmonna-t-il.

Le silence s’éternisa. Ils ne se disputaient pas souvent. Owin pouvait compter les fois où c’était arrivé sur les doigts d’une main, et la plupart dataient de leur enfance, des colères plus ou moins justifiées.

Cette fois, ce n’était pas de la colère qui bouillonnait en lui. Plutôt ce ressentiment sourd qu’il réservait d’ordinaire au reste de son clan, alimenté par la certitude que son frère avait raison, comme toujours.

— Je me demandais comment ça se passait, dit enfin ce dernier. Si tu avais déjà vu tante Ambroisie. 

Si Yvain n’était pas intervenu, Owin n’aurait peut-être pas été à la boutique à cet instant. Il aurait dit à leur clan : «Débrouillez-vous.» Il aurait dit à leur grand-mère : «Non, et je ne suis pas ta marionnette.» Il avait encore le cœur battant en songeant aux conséquences éventuelles de son refus : aucune. Aucune, parce qu’ils ne pouvaient rien faire d’autre.

Il aurait peut-être tiré sur la corde pour voir jusqu’où elle allait.

Mais Yvain était intervenu, alors il était là, et il ne saurait jamais s’il aurait eu le courage de tenir bon.

— Oui. La boutique est à moi.

— Oh, souffla son frère, comme s’il était surpris, comme s’il s’était attendu à ce qu’Owin trouve le moyen de s’échapper.

— Quoi, tu me félicites pas? demanda-t-il d’un ton mordant.

Dans le silence qui s’ensuivit, il y avait de la culpabilité, une pointe de remords, de la lassitude. Le ressentiment d’Owin s’envola, remplacé par ces mêmes émotions.

— Désolé, dit-il.

Yvain ne répondit pas «moi aussi», parce qu’il avait eu raison et qu’ils le savaient tous les deux. Il répondit : «Je comprends», parce qu’il était la seule personne qui en avait le droit.

Owin lui raconta son arrivée et son entretien avec leur grand-tante ; Yvain posa les questions professionnelles de rigueur, sur sa mort, le fait qu’elle était toujours là, le degré de conscience de son fantôme.

— La conversation n’est pas décousue, elle a eu au moins une partie de ce qu’elle voulait. Je ne sais pas encore si elle a une autre obsession qui l’ancre, ou si me faire venir n’était qu’une partie de sa véritable obsession. Elle refuse de me le dire clairement.

— Ce serait trop facile… Et tu es certain que c’est sans rapport avec sa mort?

— Là-dessus, par contre, elle a été claire : elle s’en fiche. Je commence à me demander si elle ne nous a pas vraiment quittés de sa belle mort.

— D’après maman, ça sentait quand même le soufre. S’il n’y avait eu que grand-mère, j’aurais été d’accord avec toi, mais… 

Mais leur mère n’aurait pas cherché ce qui n’existait pas. Et c’était une Weyrd de naissance : le soufre, ça la connaissait.

— Tiens-moi au courant, dit enfin Yvain d’une voix à la fois autoritaire et hésitante, comme s’il craignait que son frère lui en veuille encore trop pour le contacter de lui-même.

— Promis, répondit Owin en y mettant une véritable intention.

Yvain la perçut.

— Merci, ‘win. 

Il n’y avait pas beaucoup de risques, à sceller cette promesse : les termes en étaient tellement vagues que s’il n’appelait jamais son frère aîné, il n’y aurait aucune conséquence, aucune restriction sur sa magie. C’était symbolique. Heureusement, ils n’en étaient pas à devoir surveiller leurs paroles l’un avec l’autre.

Owin se sentait mieux lorsqu’il raccrocha. Puis il se rappela qu’il devait encore faire son rapport à sa mère, et il soupira.


***

D’un point de vue administratif, hériter n’était jamais facile. C’était encore pire lorsque le fantôme du défunt restait sur place, le pompon s’il y avait conflit entre héritier et légataire. Aviez-vous le droit d’exorciser le fantôme? Si oui, dans quelles conditions ; sinon, comment définir la cohabitation? Aviez-vous seulement le droit d’hériter si le fantôme était suffisamment lucide et/ou décédé de mort non naturelle? Combien de temps un fantôme avait-il le droit à l’Outremort avant d’être exorcisé?

La question ne se posait pas dans le cas d’Owin puisque sa grand-tante souhaitait lui léguer sa boutique. Et l’avait fait savoir à tout le village. Toutefois, la quantité de papiers à signer et de déclarations à faire pour s’en assurer était parfaitement ridicule.

Dès le lendemain de son arrivée, il appela le notaire familial. Maître Alopex lui promit de très vite lui envoyer les documents. Rouvrir le cabinet serait impossible tant qu’il ne serait pas officiellement propriétaire. En attendant, il y avait de quoi s’occuper… Donner un coup de balai, remettre en ordre les dossiers et se familiariser avec la clientèle allait lui demander pas mal de travail. Sans compter le plus important : faire savoir à la population de Bois-aux-Alouettes qu’il avait pris ses quartiers, et ce, avant l’annonce de la mairie. Les Singulier jouissaient d’un statut particulier, celui d’être l’une des familles les plus anciennes du village et à la fois des étrangers, d’avoir toujours vécu ici sans jamais y être élevés. Chaque nouvel exorciste devait gagner à nouveau la confiance des habitants.

Et le meilleur endroit pour commencer était la boulangerie, tôt le matin.

Owin traversa la place en faisant bien attention à sourire poliment aux rares passants. L’apothicaire avait déjà ouvert, il irait le voir après. À la campagne, en général, tout le monde ou presque pratiquait un minimum de magie, celle utile au quotidien, qui ne demandait pas beaucoup d’énergie. Les recours à un sorcier ou une sorcière de profession étaient peu fréquents et réservés à des cas exceptionnels. Il n’y avait donc pas de service de sorcellerie proprement dit, c’était l’apothicaire qui faisait le lien. Il transmettait et recevait les commandes d’enchantements, en stockait parfois quelques-uns parmi les plus courants. Owin n’avait jamais aimé la sorcellerie et n’était du coup pas très bon dans ce domaine. Il arrivait toutefois qu’il ait besoin d’enchantements plus puissants que ce dont il était capable, même avec un peu de recherche. Il n’avait besoin de rien dans l’immédiat, ce qui ne l’empêchait pas de se renseigner pour plus tard.

Lorsqu’il poussa la porte de la boulangerie, il y avait trois clients, tous déjà servis, qui discutaient. La boulangère, une femme qui pouvait faire soit plus jeune, soit plus vieille que son âge, le dévisagea en silence. Tous les regards se braquèrent sur lui.

Owin sourit, croisa celui de chacun avec un petit signe de tête, puis se montra du doigt.

— Bonjour, je suis le nouvel exorciste, Owin Singulier-Weyrd. Une baguette et un croissant, s’il vous plaît, mentionna-t-il à l’intention de la boulangère.

— Fabien Casteleau. Condoléances, dit l’un des clients d’un ton laconique.

— Merci, répondit-il.

Reconnaissant le nom qu’il avait lu sur la vitrine, il ajouta :

— Vous êtes l’apothicaire?

— Non, c’est ma femme. Je suis garde forestier. Vous verrez, c’est plutôt tranquille, il n’y a pas eu de fées dans le coin depuis près de vingt ans, et le Peuple de la Nuit ne s’approche pas du village.

— Weyrd? répéta quelqu’un d’un ton soupçonneux.

Owin posa sa monnaie sur le comptoir.

— Ma mère est originaire de Cymrû.

Les gens avaient tendance à le prendre comme une explication. Il était rare qu’ils insistent.

— Vous avez fait quelque chose, pour le raffut? Un cabinet d’exorciste possédé, ça ne fait pas très sérieux, commenta un autre client.

— C’est réglé, assura-t-il.

— Ah bon. Et vous ouvrez quand?

— Pas avant une dizaine de jours, probablement. Il faut que je m’organise. Bien sûr, s’il y a des urgences, j’interviendrai, n’hésitez pas à me contacter.

Il y eut un nouveau silence.

— On vous a déjà vu, non? demanda Fabien Casteleau en plissant des yeux.

— C’est l’un des petits-neveux d’Ambroisie, répondit la boulangère.

Les lèvres pincées, elle croisa les bras. Owin prit sa baguette et son croissant et opina prudemment.

— Je suis venu lui rendre visite plusieurs fois quand j’étais plus jeune.

— Pas ces derniers temps.

— J’étais en mission, comme exorciste itinérant.

— Vous allez vous ennuyer, ici, dit le deuxième client.

— Oh, si j’en crois les histoires que me racontait ma grand-tante, ça m’étonnerait beaucoup. 

Il attendit encore quelques secondes, mais l’entretien semblait terminé. Il salua tout le monde poliment puis alla se réfugier à la boutique.

La nouvelle de son arrivée fit rapidement le tour de la petite ville et, en milieu d’après-midi, le fossoyeur, le croque-mort et Blanche Pareséant, la maire, le trouvèrent assis par terre en train de classer les dossiers par ordre alphabétique. Il les rassura : il ouvrirait le plus vite possible, promis, et oui bien entendu il irait inspecter les bruits suspects au cimetière ce soir. Mme Pareséant vérifia que le prix de la prestation n’allait pas changer et essaya de négocier une baisse sans trop de conviction. Elle l’invita à dîner en compagnie de son mari qui se révéla être le fossoyeur, puis ils laissèrent Owin à son rangement.


***

Une semaine et demie plus tard, il n’en voyait toujours pas le bout. Il finissait à peine de régler les complications légales immédiates. Il avait tout juste eu le temps de parcourir quelques-uns des dossiers qu’il avait empilés, donnant la priorité à ceux des différentes mairies de la région. Ambroisie allait et venait en lui faisant des remarques plus ou moins utiles. La mère d’Owin avait rapporté par téléphone la désapprobation de sa grand-mère à l’idée qu’Ambroisie soit encore là, toutefois, cette dernière ne causait plus aucun problème. Elle semblait attendre quelque chose, et il ne tarderait plus à s’y atteler sérieusement. Il avait eu tellement à faire que sa grand-tante était devenue un souci secondaire. Il devait encore signaler officiellement aux clients le changement de propriétaire, repeindre l’enseigne…

Il ne savait pas si Ambroisie s’était impatientée ou si c’était un simple courant d’air, en tout cas il rentrait de la mairie d’un village voisin lorsque la pile des dossiers, qu’il avait mise de côté pour plus tard, dégringola à son arrivée.

Owin se figea, grogna de lassitude et se frotta le visage. Il eut un instant l’envie de faire demi-tour et de passer l’après-midi au bien nommé Bar de la Place. Il n’était pas grand buveur, comme tous ceux possédant trop de magie pour risquer de «décompresser» en public, mais au moins il n’y aurait pas de dossiers à déchiffrer et il pourrait se faire mieux connaître de la population.

Il accrocha son manteau à la patère près de la porte et alluma le faible plafonnier. Il faudrait qu’il installe quelques sorcelumières fixes, la boutique était vraiment trop sombre. Il voulut faire le tour de la pièce pour déterminer où elles seraient le plus utiles lorsqu’il glissa sur l’un des dossiers. Il jura, se rattrapa de justesse au bureau, puis baissa les yeux. Une vieille feuille s’était échappée du fichier cartonné.

Owin sentit une pression sur sa nuque et lâcha un soupir. Il ramassa la feuille qu’il posa sur son bureau. Il y avait quelques notes de l’écriture illisible d’Ambroisie, à croire qu’elle avait été alchimiste plutôt qu’exorciste, et surtout, cette liste :


Fréquence d’exorcismes

1 complet par trimestre calculé sur la base du solstice d’hiver

1 additionnel le lendemain de Samonios

1 additionnel dans la semaine précédant un Équinoxe ; 1 additionnel dans la semaine suivant un Équinoxe

1 intervention si nécessaire le lendemain de chaque Nouvelle Lune


— Qu’est-ce que… C’est quoi cette fréquence d’exorcismes

La question était adressée à sa grand-tante, qu’il sentait flotter non loin. Elle ne répondit pas, parce que ça aurait été trop beau. Owin alla récupérer le reste du dossier, intitulé «Cendrevent», et l’ouvrit fiévreusement.

Bizarrement, il n’y avait qu’une autre feuille.

— Un Pacte de Sang? Sérieusement? gémit-il.

Il en vérifia la date machinalement, mais bien sûr il avait été passé avant qu’ils deviennent illégaux.

À l’époque, la magie du Sang était préférée à celle du Nom. Les adoptions, si courantes aujourd’hui, étaient alors impensables. Les clans se reproduisaient entre eux en suivant des règles très strictes censées limiter la consanguinité sans pour autant qu’ils perdent en puissance. Leurs luttes de pouvoir intestines, auxquelles s’étaient ajoutées celles des vampires et des loups-garous, avaient déclenché ce qu’on appelait désormais la Grande Guerre. Les fées et les démons en avaient bien sûr profité pour semer encore plus le chaos. Le désastre avait été tel que la mise en place de l’Acte d’Équilibre, qui devait maintenir une puissance égale entre toutes les créatures douées de raison, avait fait l’unanimité.

De nombreuses frontières avaient été fermées, les échanges culturels et commerciaux s’étaient réduits à une peau de chagrin, une situation qui commençait à peine à évoluer. Chacun avait léché ses plaies dans son coin, à sa manière.

Dans cette partie du monde, les clans ayant survécu à la guerre avaient formé des Conseils, un par pays, eux-mêmes soumis à un Haut Conseil. Leur rôle était de surveiller que l’Équilibre soit maintenu entre les espèces, ainsi qu’entre les clans. La magie du Sang, source de tant de conflits et de haine, avait été rejetée au profit de celle du Nom. Ironiquement, cette dernière s’était révélée bien plus fructueuse, puisqu’elle n’était pas limitée par un risque de consanguinité. Alors, pour parer à toute future catastrophe, les Conseils s’étaient mis à régenter les alliances entre les clans avec la même rigidité qui contrôlait le Sang autrefois.

Owin parcourut très rapidement le pacte, auquel une clause avait été ajoutée peu après l’Acte d’Équilibre afin que le Nom des Singulier suffise à le satisfaire. Il était plutôt classique, à l’exception de cette fréquence d’interventions démesurée. Owin marqua une pause et fit un bref calcul mental. Ambroisie était morte juste avant le solstice d’été. La nouvelle lune avait eu lieu trois jours avant, il s’en souvenait, car il avait donné un coup de main à un autre exorciste le lendemain. Il avait dû rentrer au manoir du clan en catastrophe pour la cérémonie.

Il s’était donc écoulé trois nouvelles lunes, un exorcisme aurait probablement dû se faire fin juillet, et l’Équinoxe d’automne… était dans une semaine.

— Merde

Il ne se rappelait pas que quiconque du nom de Cendrevent l’ait contacté depuis son arrivée ; il avait reçu beaucoup d’appels et de messages de clients réguliers auxquels il avait répondu par ordre d’urgence.

Il retourna les deux feuilles dans tous les sens, agita le dossier comme si d’autres pouvaient en tomber. Le pacte était si vieux qu’il y aurait dû y avoir une véritable dissertation de remarques et de conseils de la part de ses prédécesseurs, pas seulement les quelques notes d’Ambroisie.

— Où est le reste? Comment on les contacte, les Cendrevent? demanda-t-il à voix haute. Il n’y a pas de numéro! Il y a juste l’adresse de leur domaine dans le pacte, est-ce que je débarque carrément sans prévenir ou…

— Owin. 

Il se tourna vers Ambroisie qui flottait à côté d’un des deux téléphones de la boutique. Il ressentit un soupçon d’incrédulité. L’appareil n’avait pas pipé de la semaine, il s’agissait d’un de ces vieux machins tout noirs et fixes, à cadran tournant. Il n’y avait pas de tonalité lorsqu’on soulevait le combiné. Owin avait cru qu’il ne fonctionnait pas. Il se rapprocha de l’appareil, puis comprit : sur le côté était collé un petit papier où des noms et des numéros étaient barrés. Il en restait un toujours d’actualité : Cend.

Le papier était vieux, il ne reconnaissait pas l’écriture, ce devait être celle d’un autre de ses aïeuls. Il décrocha avec prudence, qui savait quel sortilège bizarre maintenait la ligne en état de marche ? Il composa le numéro en faisant tourner le cadran et attendit.

Ambroisie apparut tout en entier à ses côtés.

Cela sonna si longtemps qu’il crut qu’il n’y avait personne.

— Pauvre Frédéric, soupira soudain Ambroisie. 

Ce fut le moment où l’on décrocha enfin et une voix masculine, méfiante, prononça :

— Allô?

— Monsieur Cendrevent? hasarda Owin.

Il y eut un court silence, puis la voix répondit :

— Qui le demande?

— Je vous appelle du cabinet d’exorcisme Singulier, je me nomme Owin Singulier-Weyrd et c’est moi qui reprends l’affaire. Je viens de tomber sur votre dossier. Je tiens à vous présenter toutes mes excuses pour le temps qui s’est écoulé depuis le dernier exorcisme.

Un nouveau silence.

— Monsieur Cendrevent? répéta-t-il, se demandant s’il se préparait à lui dire le fond de sa pensée.

Il jeta un coup d’œil au fantôme d’Ambroisie qui flottait de façon informe.

— Pardon, dit Cendrevent. Ne vous inquiétez pas. Je sais que mon cas est un petit peu problématique. Est-ce… est-ce que nous pourrions prendre rendez-vous? Vous devez être très occupé, mais le manoir devient assez invivable et…

— Vous êtes prioritaire. Laissez-moi vérifier votre adresse et je fais de mon mieux pour être là dans une heure.

— Dans une heure?

Le soulagement dans la voix de son client n’avait rien de simulé.

— Ce serait très généreux de votre part.

— À très vite, alors. 

Son interlocuteur le remercia avec ferveur. Lorsque Owin raccrocha, il reporta toute son attention vers le fantôme de sa grand-tante en fronçant les sourcils.

— C’est quoi cette histoire? Et qu’est-ce qu’il voulait dire par dossier un peu problématique? J’imagine, oui, avec cette fréquence d’exorcismes

Ambroisie était si nette qu’on l’aurait cru tangible.

— Pauvre Frédéric, répéta-t-elle d’un ton de reproche, comme si c’était la faute d’Owin.

— Frédéric Cendrevent, c’est ça? Un Pacte de Sang! Pourquoi tu ne m’en as pas parlé tout de suite? Et pourquoi il n’y a rien dans le dossier?

— Ne t’énerve pas, Owin. Garde ton énergie. 

Il se passa la main sur la figure.

— J’espère qu’on a été bien payés…

— Nous le sommes toujours.

— … D’accord, c’est déjà une bonne nouvelle. Quoi d’autre?

— Ah, c’est compliqué. Frédéric est… Mmh, tu verras.

Le fantôme de sa tante parodia l’acte de croiser les bras puis de hocher la tête.

— Après réflexion, il vaudrait mieux te laisser découvrir tout cela par toi-même. Ce sera une bonne expérience.

— Tu plaisantes? Tante Ambroisie

Elle avait déjà disparu. Owin jura comme un charretier.

L’ordinateur ne révéla rien de plus que le dossier. Peut-être était-ce le genre d’information qui ne se transmettait qu’à l’oral? Pour quelle raison? Et dans ce cas, pourquoi Ambroisie avait-elle attendu si longtemps?

Le dossier Cendrevent n’était pas le seul à être un casse-tête, dans les autres s’accumulaient des notes plus ou moins lisibles, plus ou moins nombreuses, toutes en bazar. Mais de tous ceux qu’il avait parcourus, c’était le seul qui contenait si peu d’informations.

En grommelant entre ses dents, il se promit de tout répertorier, informatiser et classer dans les moindres détails.

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