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Le PREMIER CHAPITRE de La Légende de Shen Li #1, de Jiu Lu Fei Xiang

Le PREMIER CHAPITRE de La Légende de Shen Li #1, de Jiu Lu Fei Xiang

Découvrez le prologue et le premier chapitre du livre de La Légende de Shen Li #1, de Jiu Lu Fei Xiang

 

Prologue

 

Le tonnerre grondait sourdement, et, au-dessus des nuages noirs, l’atmosphère se faisait de plus en plus lourde.

— Le Seigneur Démon a ordonné que vous me suiviez jusqu’au palais, Prince d’Azur !

Shen Li, répondant à ce titre princier plus couramment porté par des hommes, refusa calmement :

— Je ne reviendrai pas.

Ses longs cheveux, relevés par un bandeau doré, dansaient au gré du vent ainsi que les manches flottantes de sa tenue.

Sur sa robe noire cintrée étaient brodées des pivoines aussi éclatantes que sa voix. Elle dégageait un courage et une prestance qu’on voyait rarement chez une femme.

— Personne ne me contraindra à quoi que ce soit, ajouta-t-elle.

— Dans ce cas, veuillez ne pas nous tenir rigueur de notre offense.

L’homme en gris, qui menait le groupe, fit un geste de la main : deux silhouettes surgirent derrière lui, et tous trois encerclèrent Shen Li.

— Vous avez du cran, pour oser me bloquer le passage.

Elle fixa l’homme intensément, puis fit tournoyer dans sa main une lance argentée à pampille rouge, sa pointe traçant un arc lumineux froid et métallique. Une aura meurtrière émana d’elle, soulevant les pans de sa robe.

— Venez donc vous battre !

Le chef du groupe échangea un regard hésitant avec l’un de ses hommes. Cependant, celui qui se tenait à la droite de Shen Li dégaina soudain son épée, sa lame fendant l’air dans un éclat fulgurant.

— Ne sois pas si impulsif, Mo Fang ! cria le meneur.

Mais il était trop tard pour le retenir. Shen Li haussa les sourcils ; sa lance argentée ne montra aucune hésitation. Elle fonça sur l’assaillant ; seul le fracas métallique des armes résonna, mêlé aux déferlantes de magie qui ravageaient les alentours.

Les deux autres hommes, serrant les dents, n’eurent d’autre choix que de dégainer à leur tour, refermant le cercle autour d’elle.

Chacun de ces trois hommes était renommé dans le Royaume Démoniaque pour sa puissance, mais affronter Shen Li n’avait rien d’une tâche aisée. Et bien qu’elle eût largement l’ascendant par la magie, elle se refusait à les tuer. À trois contre une, elle finit donc acculée. Une ouverture s’offrit ; Mo Fang, impitoyable, lança son épée droit sur son cœur.

— Mo Fang ! N’attente pas à la vie de Son Altesse !

Il n’en tint pas compte. La lame déchira la robe de Shen Li, transperça sa chair ; la force du coup la projeta au loin. Furieuse, elle cria :

— Espèce d’opportuniste ! Tu es bien un de mes soldats pour être aussi impitoyable !

Il ne répondit pas, s’inclina légèrement, et, depuis un angle invisible aux deux autres hommes se trouvant derrière lui, approcha son cou près de la pointe de la lance de Shen Li.

Un éclat d’argent, une gerbe de sang.

Les doigts tremblants, les yeux écarquillés de stupeur, Shen Li haleta :

— Qu’essaies-tu de faire ? Me faire mourir de peur ?!

— Votre Altesse, répondit Mo Fang d’une voix grave. Je ne pourrai pas vous aider davantage. Prenez soin de vous.

À ces mots, il poussa Shen Li de toutes ses forces. L’épée, qui avait manqué son cœur, se retira de sa chair dans un jaillissement de sang. Son corps bascula dans le vide et chuta à travers les nuages.

Mo Fang, grièvement blessé, fut rattrapé par les deux autres hommes. Elle ne sut ce qu’il leur dit avant que tous trois ne disparaissent en un instant.

Sous les éclairs qui fendaient le ciel et le tonnerre qui grondait encore, Shen Li comprit : il venait de l’aider. Peut-être savait-il qu’en cet instant, elle préférait mourir plutôt que de retourner dans le palais souterrain du Royaume Démoniaque.

C’est un bon petit… Et c’est bien un de mes soldats : fidèle et loyal ! pensa-t-elle.

 

Chapitre 1

Une poule déplumée et sous pression

Une nuée noire de nuages s’amoncela au-dessus de la cité, comme désireuse de s’abattre sur elle. Tandis que le tonnerre grondait inlassablement, tout le monde restait cloîtré chez soi. Seul le maître d’une modeste maison, située à l’ouest de la ville, poussa la porte de son arrière-cour.

Dans le jardin, les bambous élancés et la treille de vigne bruissaient sous la rage de la tempête. Les cheveux et les pans de la robe de l’homme volaient, tel un feuillage arraché, au gré du vent.

— Le temps a bien changé… murmura-t-il en levant les yeux au ciel, un sourire effleurant ses lèvres.

Mais soudain, une lueur argentée perça la masse nuageuse et descendit lentement vers les montagnes à l’extérieur de la ville.

— Un bouleversement s’annonce, ajouta-t-il.

 

***

Le lendemain, Xingyun, vêtu d’azur et de blanc, déambulait dans un marché bondé lorsqu’il crut discerner, au milieu du vacarme, une voix qui l’appelait. Instinctivement, il s’arrêta.

— Ils sont gros, mes poulets ! Regardez comme ils sont dodus ! s’écria un vendeur d’un ton si perçant qu’on aurait dit qu’il s’adressait directement à lui.

Pivotant légèrement sur la pointe des pieds, Xingyun se laissa guider vers l’étal. Une dizaine de volailles étaient entassées dans un panier. Parmi elles, un poulet déplumé attira aussitôt son attention. Il faisait pâle figure : sa tête était tellement baissée et ses paupières paraissaient si lourdes qu’on aurait dit qu’il agonisait.

— C’est celui-là que je veux, dit Xingyun en riant.

Le marchand haussa les épaules.

— Ah là là… ce poulet est tellement laid que je peux vous faire un prix, si vous voulez…

— Pas besoin, répondit-il en lui déposant l’argent dans la main avant de la refermer. Voici le prix qu’il vaut. Il serait mécontent si vous veniez à le vendre pour moins que ça.

Mécontent ? Ce n’est qu’un poulet…, pensa le vendeur, se grattant la tête en regardant Xingyun s’éloigner.

Il ouvrit ensuite la main pour compter l’argent et s’écria :

— Hein ?! Monsieur ! Vous ne m’avez pas donné assez ! Hé ! Monsieur ! Dites ! Nom d’un chien, reviens ici, petit enfoiré ! Tu m’as pas payé assez !

Mais Xingyun avait déjà disparu.

 

***

Désorientée, en proie au chaos, Shen Li ouvrit les yeux. Un homme robuste, à la barbe hirsute, s’avançait vers elle, le sourire perfide.

Quel insolent ! Qu’il me lâche sur-le-champ !

Sa peau la brûlait ; elle tenta de se débattre, mais ses forces la trahirent. On la saisit brutalement par-derrière, lui tordit les ailes et lui ligota les pattes avant de la plumer complètement.

L’enfoiré ! Qu’il ose défaire ses liens et l’affronter un peu, pour voir ! Elle lui crèverait ses yeux d’humain ignorant en un rien de temps !

 

Réveillée en sursaut, haletante, Shen Li mit un long moment à reprendre ses esprits. Lorsqu’elle leva enfin la tête, elle découvrit qu’elle se trouvait sur de l’herbe, dans ce qui semblait être l’arrière-cour d’une maison, composée d’un petit bassin bordé de pierres, de bourgeons de vigne tout juste éclos, et, sous la treille, d’une chaise à bascule en bambou. Un homme y était paresseusement allongé. Ce n’était ni le chasseur cruel ni le vulgaire marchand de poulets. Non, c’était un homme au teint clair, vêtu d’azur et de blanc. Les yeux clos, il se laissait caresser par les rayons de soleil filtrant à travers les feuilles au-dessus de lui.

Shen Li resta un instant figée, déconcertée. Elle en avait vu, des hommes séduisants, mais celui-ci possédait une allure si singulière que même les Immortels du ciel auraient eu l’air ternes à côté de lui.

Elle détourna le regard. Ce n’était clairement pas le moment de se laisser troubler par la beauté d’un mortel. Si elle tardait trop, on finirait par la retrouver ; il fallait partir, et vite.

— Ah, tu es réveillée, dit soudain la voix rauque de l’homme, comme s’il sortait tout juste de son sommeil. J’ai bien cru que tu allais y passer !

Elle tourna la tête : il était toujours affalé dans la chaise à bascule, la même nonchalance au coin des lèvres. Il la fixa, esquissa un sourire et, d’un geste désinvolte, lança des miettes de mantou, un petit pain moelleux, dans sa direction avant de glousser, tel un poulet, d’un ton moqueur.

Est… est-ce qu’il se fiche de moi ?!

Elle se figea aussitôt. Bien que son corps originel soit celui d’un phénix, elle avait adopté une forme humaine dès sa naissance et était venue au monde en portant un artéfact ancien : la Perle Azurée de la Mer de Jade. Cette singularité avait attiré les regards dès son plus jeune âge et, après sa première victoire militaire à cinq cents ans, le Seigneur Démon lui avait conféré le titre de Prince d’Azur. Depuis, elle n’avait connu que les honneurs. Nul, dans le Royaume Démoniaque, n’aurait osé lui manquer de respect. Et voilà qu’aujourd’hui… un simple mortel la traitait comme une vulgaire volaille ! C’était un affront inimaginable.

Grimaçant, Shen Li tenta de se relever. Mais, à sa grande surprise, le coup d’épée que Mo Fang lui avait porté à la poitrine s’était révélé bien plus puissant qu’elle ne l’avait cru. Clouée au sol, incapable de bouger, elle se tordait de douleur, dévorée par la colère et l’impuissance. Lorsqu’elle leva enfin la tête, elle aperçut l’homme, un grand sourire aux lèvres. Il lui fit signe de la main et lança, d’un ton goguenard :

— Allez, ma poulette. Viens !

Va te faire voir !

Elle bondit de toutes ses forces, mais, à peine avait-elle quitté le sol d’une trentaine de centimètres qu’elle retomba tête la première… sur une miette de mantou qu’il lui avait lancée.

— Du calme, pas de panique, il y en a encore plein ! dit l’homme en riant.

Il rentra dans la maison et revint avec un gros mantou en main. Il s’accroupit devant elle et le lui tendit avec un sourire bienveillant.

— Tiens.

Je n’ai que faire de ta charité ! pesta-t-elle, grinçant des dents.

Mais, devant l’absurdité de la situation, elle finit par fermer les yeux et becqueter le sol, creusant un petit trou comme pour y enfouir sa honte et s’y laisser mourir.

L’homme la regarda faire, sourire en coin.

— Tu n’en veux pas ? Dans ce cas, c’est l’heure du bain !

Et, sans attendre de réponse, il lui pinça les ailes et l’emporta vers le bassin.

Hein ?! Attends ! Comment ça, un bain ?! Je n’ai jamais dit que je voulais en prendre un ! Lâche-moi, vaurien ! Si tu oses toucher ne serait-ce qu’une de mes plumes… euh…

Elle resta pétrifiée. Son reflet dans l’eau lui renvoya une vision d’horreur : elle n’avait plus de plumes. Pas une seule.

Hier, Mo Fang l’avait pourfendue de son épée, la forçant à reprendre sa forme originelle. Elle s’était ensuite retrouvée dans une forêt, où un chasseur l’avait ramassée. Elle savait que ses plumes dorées avaient été arrachées, mais jamais elle n’aurait imaginé qu’il l’eût plumée jusqu’à la dernière ! Il l’avait forcément plongée dans de l’eau bouillante pour y arriver, non ?!

Elle était vraiment toute nue ! Comment y était-il parvenu ? Elle eut envie de pleurer, mais aucune larme ne sortit. Elle se rappela soudain s’être moquée, quelques jours plus tôt, d’un ministre de la cour qui commençait à devenir chauve. Elle n’avait pas compris pourquoi il s’était mis à larmoyer. À ce moment-là, elle avait envie de réduire en miettes celle qu’elle avait été autrefois : une langue de vipère dont le venin se retournait désormais contre elle.

— Allez, au bain !

Avant même qu’elle n’ait pu protester, l’homme la jeta sans ménagement dans le bassin.

L’eau glacée l’enveloppa. Elle but la tasse plusieurs fois et, mue par un instinct de survie, battit frénétiquement de ses ailes déplumées. L’homme, hilare, se moquait de sa maladresse… jusqu’à ce qu’il remarque la panique dans ses gestes. Il fronça les sourcils.

— Hein ? Tu ne sais pas nager ?

T’as déjà vu une poule qui sait nager, toi ?! Tu vis dans une grotte, ou quoi ?!

Après tant d’efforts, blessée et sans pouvoir, Shen Li était à bout de force. Elle se dit qu’elle allait mourir, noyée par un mortel stupide, quand une perche en bambou glissa sous elle et la ramena sur le bord du bassin. L’homme s’accroupit, posa les mains sur sa poitrine nue et dit, sans grande conviction :

— Allez, respire, si tu veux survivre.

Trempée, convulsant encore, Shen Li leva vers lui un regard chargé de rage et de désespoir.

Ce type le fait exprès… C’est sûr qu’il le fait exprès !

Alors qu’elle s’évanouissait, les yeux révulsés, l’homme se contenta d’esquisser un sourire, de tapoter son crâne chauve et de répliquer :

— Dis donc, tu pourrais faire preuve de politesse, quand même ! Je me nomme Xingyun, et non pas « ce type ».

Shen Li ne se réveilla que le lendemain matin.

Dans les lueurs de l’aube, elle aperçut l’homme allongé sur le ventre, au bord du bassin, lançant des morceaux de mantou pour nourrir les poissons. Il semblait apprécier cet endroit plus que tout, au point de ne pas remarquer que ses manches trempaient dans l’eau. Son profil, baigné par le contre-jour, dégageait une aura presque sacrée, comme auréolé d’un éclat ineffable.

Comment un simple mortel pourrait-il avoir quelque chose de sacré ? se dit-elle, méfiante.

Submergée par les souvenirs qu’il faisait remonter en elle, elle cligna des yeux à plusieurs reprises, comme pour chasser cette brume qui menaçait de l’envoûter. Peut-être parce que son regard s’attarda trop, Xingyun tourna brusquement la tête vers elle et dit avec calme :

— Je m’appelle Xingyun.

Il avait articulé chaque mot avec insistance. Shen Li resta décontenancée. Elle le regarda se lever, épousseter sa robe, tapoter ses jambes engourdies et marmonner :

— Ah, il est l’heure de prendre mon remède…

Puis il rentra dans sa maison en boitillant, d’une démarche si gauche qu’elle en parut presque comique. Shen Li soupira. L’impression de mystère qu’elle avait eue quelques instants plus tôt venait de s’évaporer. Cet homme n’était qu’un mortel banal, certainement pas un être sacré.

Décidée à ne plus perdre de temps à penser à lui, elle secoua la tête et tenta de se relever. Elle s’attendait à ressentir une douleur insoutenable, mais, à sa grande surprise, elle retrouva rapidement l’équilibre. Ses forces revenaient bien plus vite qu’à l’accoutumée.

Elle ferma les yeux et se focalisa sur sa respiration pour sonder l’état de son corps. Un soupir de déception lui échappa : sa magie était toujours à sec. Cependant, ce n’était pas une si mauvaise chose : les soldats du Royaume Démoniaque ne pourraient pas la localiser par son aura avant un moment. Mais connaissant les méthodes brutales de leur seigneur, ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne la retrouvent. Et si, d’ici là, elle n’avait toujours pas recouvré ses pouvoirs…

— Allez, viens, Cotcot !

Perdue dans ses pensées, Shen Li sursauta en entendant cette voix familière derrière elle. Elle se retourna, furieuse, et vit l’homme vêtu d’azur et de blanc, assis sur les marches de pierre. Il lui tendait un mantou tout blanc et ajouta :

— C’est l’heure de manger.

Elle détourna la tête, le regard plein de mépris. Mais elle se rappela soudain que ses souffrances de la veille provenaient sans doute de son refus obstiné de se nourrir. Après un instant d’hésitation, elle serra les dents et s’avança vers lui à contrecœur, la tête haute, d’un pas qu’elle voulut majestueux.

Une légère odeur d’herbes médicinales provenant de l’homme lui chatouilla les narines. Elle daigna donc lui prêter plus d’attention. Elle remarqua alors ses lèvres bleuâtres et les cernes sombres sous ses yeux : des signes évidents d’une mort proche.

Parfait ! Ce mortel aura bientôt rendu l’âme. Il emportera dans sa réincarnation tout souvenir compromettant de ma personne. Je demeurerai le radieux Prince d’Azur, sans tache dans ma réputation !

Soulagée, elle se détendit et allongea le cou pour becqueter le mantou. La douceur moelleuse et la chaleur fondante de celui-ci firent briller ses yeux : il était étrangement exquis et n’avait rien d’ordinaire !

Sans laisser le temps à l’homme de réagir, elle ouvrit grand le bec, lui arracha le mantou des mains et le posa sur une dalle de pierre avant de l’engloutir avec une satisfaction non dissimulée.

Les Démons n’étaient pas comme les Immortels célestes, dispensés de se sustenter. En cela, ils se rapprochaient davantage des humains : eux aussi avaient besoin de nourriture. Or, Shen Li n’avait jamais eu goût qu’à la chair ; jamais elle n’avait touché au moindre végétal. La voir manger un simple mantou relevait donc d’une rareté inouïe.

Lorsqu’elle eut picoré jusqu’à la dernière miette, elle leva la tête vers Xingyun et le surprit à côté d’elle, la fixant avec une expression douce, le menton posé dans la paume

de sa main, un demi-sourire aux lèvres. Il la regardait comme on regardait un animal de compagnie. Mais, prise au dépourvu, Shen Li sentit son cœur tressaillir sous la force de cette attention pourtant si ordinaire. Gênée, elle détourna aussitôt les yeux.

Parmi les Démons, les érudits la craignaient, les généraux la respectaient et les hommes tremblaient dès qu’elle s’approchait à moins de deux pas. Personne n’aurait jamais osé la regarder de cette manière. Ce trouble, cependant, ne dura qu’un instant. Shen Li était rompue à toutes les épreuves ; elle arracha sans hésiter ce petit bourgeon né dans son cœur, d’un geste presque inhumain, puis, de ses ailes déplumées, elle donna de grands coups sur le genou de Xingyun et picora à l’endroit même où elle avait mangé le mantou.

— Oh ? Tu en veux un autre ? demanda-t-il en souriant. Il n’y en a plus. Tous ceux que j’avais préparés pour aujourd’hui ont été mangés.

Sur ces mots, il se leva et rentra dans la maison. Stupéfaite, Shen Li le suivit précipitamment. Quelle audace de penser pouvoir la contenter avec un simple mantou ! Il lui en fallait au moins deux !

Mais son corps était encore trop faible : franchir le seuil de la porte l’épuisa. Tout ce qu’elle put faire, ce fut le regarder avec de grands yeux tandis qu’il attrapait un baluchon, traversait la cour et poussait la porte d’entrée en lançant, d’un ton calme :

— Surveille bien la maison, Cotcot. Je reviendrai une fois que j’aurai vendu du ginseng.

Quelle insolence ! Oser me traiter comme un vulgaire chien de garde ! Non, une minute…

Ses yeux s’écarquillèrent.

Il a parlé de vendre… quoi, exactement ?

Allongée à plat ventre, Shen Li examina la pièce. La vie de cet homme n’était ni prospère ni misérable. Tout de même, c’était un grand gaillard : il devait bien savoir faire quelque chose de ses dix doigts, non ? Et pourtant, il en était réduit à vendre un aphrodisiaque… Ah ! Mais bien sûr ! Peut-être n’était-ce tout simplement qu’un de ses penchants.

Elle hocha la tête, satisfaite de sa conclusion. Sauf qu’en levant les yeux vers le ciel, ses sourcils se froncèrent malgré elle.

Est-il convenable de se livrer à ce genre d’activité en plein jour ? Enfin… s’il aime ça, ma foi.

Elle n’avait qu’à se reposer ici quelques jours, le temps de guérir, et le laisser s’adonner à ses plaisirs.

Posant la tête sur le seuil de l’arrière-cour, elle ferma les yeux. Dans le jardin, le soleil prenait déjà l’angle de l’après-midi. Le bruissement des jeunes feuilles de vigne dans le vent caressait doucement ses oreilles. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas connu de jours aussi paisibles. Elle se perdit un moment dans ses pensées, comme envoûtée, jusqu’à ce que tout souci s’efface peu à peu.

Mais alors qu’elle s’assoupissait, un léger bruit retentit.

Habituée aux champs de bataille, elle réagit aussitôt. Ses yeux s’ouvrirent d’un coup et se fixèrent, glacials, sur la source du son. C’est alors qu’elle aperçut une jeune villageoise passer la tête au-dessus du mur de la cour. Jetant des regards à droite et à gauche, elle s’agrippa maladroitement au rebord, tenta de grimper… et, une fois assise au sommet, se retrouva incapable de redescendre. Finalement, prise de panique, elle bascula et s’écrasa au sol.

Quelle chute et quelle drôle de voleuse ! Elle est si maladroite qu’elle se tuera avant même d’avoir volé quoi que ce soit !

La jeune femme se frotta les fesses, se releva et entra dans la maison. Shen Li, tapie dans l’ombre, observa. Elle la vit prendre un balai, un chiffon, puis se mettre à nettoyer

avec adresse, en silence. Quand la pièce fut à peu près en ordre, elle se mit à essuyer la table. Mais, à mesure qu’elle frottait, des larmes perlèrent et tombèrent une à une. Finalement, la jeune femme s’effondra sur la table et éclata en sanglots.

Shen Li dut tendre l’oreille pour distinguer des pleurs à demi étouffés.

— Je ne le reverrai plus jamais…

La jeune femme semblait éprise de Xingyun. Tandis que Shen Li réfléchissait, la villageoise cessa de pleurer, s’essuya les yeux et se leva pour partir.

Trop occupée à l’observer, Shen Li n’eut pas le temps de se cacher : elles se retrouvèrent face à face et se regardèrent longuement. Puisqu’elle avait recouvré sa forme originelle, Shen Li crut d’abord qu’il n’y aurait pas de quiproquo. Mais, contre toute attente, la jeune femme se précipita sur elle en marmonnant, inquiète :

— Ah, Xingyun-ge, vraiment ? Comment peut-on laisser un poulet plumé se promener librement ? Il faut vite le mettre à bouillir quand il est comme ça ! Considère ça comme un repas d’adieu !

Non, mais t’es pas bien ? De quoi tu te mêles ? rétorqua Shen Li, abasourdie.

Sans magie pour la protéger, elle serait cuite dans une marmite en un rien de temps. Paniquée, elle se retourna et prit la fuite. La villageoise, pas du genre à manquer de ressources, se lança à sa poursuite en criant :

— Oh là là, tu vas pas être bon si tu te salis en courant partout !

Shen Li, à bout de ce genre de situations, se dit qu’on pourrait même la laisser couverte d’excréments jusqu’à sa mort si ça lui permettait d’échapper à la casserole.

Heureusement pour elle, sa poursuivante était maladroite. Shen Li parvint, en usant de quelques réflexes de combat, à éviter des prises qui auraient pu lui être fatales. Mais ses ergots ne valaient pas des jambes humaines : elle voyait la fille s’énerver et hausser le ton. Elle battit des ailes pour s’envoler, mais, dépourvue de plumes, tout effort était vain et ne faisait que ralentir sa course. Elle songea même à se faufiler par un trou. Maudit soit le mur de la propriété : il ne comportait aucune fissure, impossible de passer.

Jamais elle n’avait ressenti pareille honte, pareille tristesse, ni pareil désespoir. Elle jura sur son sang que si on la cuisinait aujourd’hui, elle deviendrait un esprit vengeur et monterait jusqu’au ciel pour maculer de sang l’Empereur Céleste en personne. Jamais elle ne serait tombée aussi bas sans ce fichu mariage !

Avant qu’elle n’ait pu continuer sa tirade intérieure, une douleur aiguë la saisit aux ailes : la villageoise l’avait attrapée à bras-le-corps, la pressant fortement contre elle.

— Saleté ! Je vais te donner une bonne leçon, gronda-t-elle.

Shen Li se débattit de toutes ses forces, sentant ses os prêts à se briser. Lorsqu’elle se trouva sur la planche à découper, elle se remémora, avec un mélange d’amertume et d’étonnement, les moments où c’était elle qui transperçait ses ennemis d’une lance. Voilà ce que c’était, d’être à la merci de quelqu’un.

— Hum ? fit la voix calme d’un homme, au pire moment.

Shen Li tourna la tête. Entre la vie et la mort, elle aperçut Xingyun qui s’appuyait contre l’encadrement de la porte. Le soleil derrière lui formait une sorte d’auréole. Le couteau tomba de la main de la jeune femme et s’enfonça dans le bois de la planche à découper, obstruant la vue de Shen Li.

La villageoise se raidit, changea d’attitude, plaça ses mains derrière le dos, se tortilla et rougit.

— Xingyun, je… hum, je suis juste venue te voir. Ce poulet est déjà plumé ; si on ne le fait pas mijoter tout de suite, il va se gâter et on ne pourra plus le manger, balbutia-t-elle.

Shen Li n’avait même plus la force de trembler. Elle gisait là, immobile, tel un poulet déjà mort.

— On ne peut pas faire mijoter celui-là, répondit-il calmement.

À ces mots, Shen Li se sentit soudain enveloppée dans une chaude étreinte et embaumée d’une subtile odeur de plantes médicinales qu’elle trouva, contre toute attente, exquise.

— Ah… euh, désolée, je ne savais pas. Je voulais juste te laisser un petit quelque chose avant de partir…

Les doigts de la jeune femme s’entrelacèrent derrière son dos et ses yeux commencèrent à s’humidifier.

— Je dois partir dans le sud avec mon père demain pour faire du commerce et… peut-être que je ne reviendrai jamais et que je ne te reverrai plus…

— Hmm. Ce n’est pas comme si je t’avais déjà vue auparavant.

Les larmes s’accumulèrent dans les yeux rougis de la villageoise et ses joues commencèrent à prendre le même ton rubicond.

— Ce n’est pas vrai ! Je te vois tous les jours ! Tous les jours, je viens te voir, en cachette…

Sa voix tremblait. À ces mots, Shen Li ne put s’empêcher de ne pas lui en vouloir : elle était simplement amoureuse.

— Ah là là. Sauf que je ne t’ai, moi, jamais vue. Jamais. C’est terrible. Aah…

Horrifiée, Shen Li ne put s’empêcher d’ouvrir le bec, mais resta muette. Était-ce là le genre de paroles qu’un homme devait prononcer dans un moment pareil ?! Et en plus, il mettait bien l’accent sur le fait de n’avoir jamais posé les yeux sur elle. Avait-il une dent contre elle ?

La jeune fille devint pâle comme la mort, tandis que Xingyun souriait, comme à l’accoutumée.

— Tu es venue pour m’offrir un repas d’adieu ? Hum… Je n’ai rien de spécial à t’offrir en retour, donc j’espère que tu ne m’en veux pas…

— C’est inutile, répondit précipitamment la jeune femme. Je n’en ai pas besoin.

Elle porta les mains à sa poitrine, avant de s’éloigner en titubant, le visage livide.

Xingyun lui fit un petit geste de la main.

— Prends soin de toi.

Puis il se retourna immédiatement, la laissant partir sans le moindre regret. Il posa Shen Li par terre, attrapa des ustensiles, retroussa ses manches et dit :

— Il est temps de faire à manger.

Allongée sur le ventre, Shen Li observa la jeune femme se rapprocher de la porte, puis jeter quelques regards hésitants par-dessus son épaule. Finalement, elle se moucha, baissa la tête et disparut. Shen Li soupira.

Certes, cette femme est un peu naïve et quelque peu obstinée, mais elle met beaucoup de cœur à l’ouvrage. Comment a-t-elle pu tomber amoureuse d’un homme trempant dans ce genre d’affaires et manquant autant de délicatesse ?

Le tintamarre des casseroles et ustensiles s’interrompit un instant, et Xingyun répondit :

— Hein ? Comment ça, ce « genre d’affaires » ?

Eh bien… de vendre du ginseng, pardi ! De quoi d’autre peut-on parler après les mots qu’il a prononcés en partant ?

À peine eut-elle fini de penser cela qu’elle sentit aussitôt que quelque chose clochait. Elle se retourna brusquement et vit Xingyun, les sourcils levés, la fixer intensément. Était-il en train de lui parler ?

— Ah ! s’exclama-t-il.

D’abord surpris, il secoua la tête en ricanant :

— Il m’aura suffi d’un moment d’inattention pour que tu me perces à jour !

Il se pencha, la regarda droit dans les yeux, puis ajouta :

— Quel est le problème avec le fait de vendre du ginseng ?

Shen Li, subjuguée par le fait qu’il lui parle directement, n’arrivait pas à répondre. Elle sursauta violemment et pensa :

Il pouvait lire dans mes pensées depuis le début ? Ou savait-il que je n’étais pas juste une poule ? Ça veut aussi dire qu’il se moque de moi depuis le départ… alors…

— C’est exact, répondit-il en plissant les yeux et en souriant. Je m’amuse avec toi.

Shen Li frissonna de tout son corps, tétanisée face à une provocation aussi directe.

— Ah, aussi… Je me nomme Xingyun, donc ce serait bien que tu m’appelles par mon nom. Sinon, quel est le problème avec le fait de vendre du ginseng ? répéta-t-il.

Vendre ce genre de choses… et « s’amuser » avec moi ? Qu’importe ! Cet homme n’a ni intégrité ni pudeur ! Comment peut-il proférer de telles choses avec autant de calme ? C’est un vrai démon !

— Est-ce vraiment un crime de faire tout ça ? reprit-il, d’un ton conciliant. Mais, soit, je ferai en sorte que tu ne t’en aperçoives pas la prochaine fois.

À ces mots, il lui donna un léger coup sur la tête, se releva et reprit la cuisson. Shen Li tenta de ramper hors de la cuisine de toutes ses forces. Cet homme était bien trop dangereux ! Elle devait absolument trouver un autre endroit où soigner ses blessures, sans quoi elle n’en réchapperait pas !

Malheureusement, elle était épuisée. Après avoir rampé laborieusement, elle n’atteignit que l’avant-cour avant de manquer de force. La porte était à portée d’ailes, mais impossible à atteindre.

La lumière crépusculaire baignait tristement son dos nu lorsqu’elle entendit Xingyun crier :

— À table !

Elle fut soulevée d’un coup et déposée dans l’arrière-cour, devant un bol de ragoût de riz.

Bref… Nous verrons tout ça une fois rassasiée.

 

***

Cette nuit-là, le clair de lune était éclatant. Shen Li se sentit comme dans un rêve : elle avait retrouvé sa forme humaine et se reposait sous la treille de vigne. Le froid, mêlé à la lumière lunaire, pénétrait sa peau nue, et elle ne put s’empêcher de se recroqueviller sur elle-même.

À ce moment-là, une couverture tomba du ciel et se posa sur elle. La chaleur qu’elle diffusait, mêlée à une légère fragrance d’herbes médicinales, lui fit esquisser un sourire malgré elle. Elle en attrapa un coin et s’y emmitoufla avant de sombrer dans un sommeil plus profond encore.

— Hum… murmura Xingyun en l’aidant à mieux se couvrir, avant de s’asseoir à ses côtés.

Il tendit la main, attrapa une mèche de ses longs cheveux noirs étalés au sol et dit en souriant :

— Tu n’es pas si déplumée que ça, finalement.

Son regard descendit pour détailler les traits de son visage.

— Tu as une apparence singulière. Tu es plus jolie que je ne l’aurais imaginé.

Les nuits étaient encore longues durant le troisième mois de l’année ; le soleil n’était pas levé quand le coq annonça l’aube. Ayant perçu de légers bruits de pas près d’elle, Shen Li se réveilla brusquement.

Mais, à peine eut-elle ouvert les yeux, qu’elle constata qu’elle était recouverte d’un morceau de tissu. La panique la saisit. Avait-elle été prise dans les filets cosmiques du Seigneur Démon ?

Elle lutta un moment contre la panique, puis parvint à inspirer une bouffée d’air salvatrice. Aucun Seigneur Démon, aucun poursuivant : elle était simplement allongée sous la treille, sous l’apparence d’une poule déplumée.

La fraîcheur de la rosée matinale emplissait l’air, et de légers bruits provenaient de l’avant-cour. Avec prudence, elle s’en approcha.

La porte était entrouverte, laissant filtrer le vacarme de l’extérieur. Elle glissa la tête par l’ouverture. Dans la ruelle, éclairée par des torches, deux chariots étaient à l’arrêt devant une maison.

Se tenaient là la villageoise qu’elle avait vue la veille et sa mère. Des hommes chargeaient les affaires dans les chariots avec l’aide de Xingyun. Une fois le chargement terminé, d’autres gens montèrent un à un dans les chariots, tandis que la mère et la fille restaient à l’extérieur. La mère déclara :

— Tes parents sont partis tôt, Xingyun. Bien que nous ayons été voisins pendant toutes ces années, nous n’avons guère pu t’apporter d’aide. En y repensant, j’en ressens beaucoup de remords. J’ai bien peur que nous ne nous revoyions plus cette fois… alors, prends grand soin de toi à l’avenir.

— Ne vous inquiétez pas, Madame. Je sais tout ça, répondit-il en souriant.

La femme d’âge mûr parut profondément émue. Elle soupira, se couvrit le visage et monta dans le chariot. Il ne restait donc plus que la jeune fille, face à face avec Xingyun. Elle baissa la tête sans prononcer un mot. La lumière dansante des torches faisait scintiller ses yeux d’un éclat humide.

— En ce moment, la route vers le sud doit être bordée de vergers de pêchers en fleurs, dit Xingyun en levant les yeux vers la fin de l’allée où ils se trouvaient.

Puis il chuchota :

— Je ne suis pas un homme de bien.

Ces mots portaient une certaine gravité. À l’écoute, Shen Li leva les yeux vers lui : son profil, à contre-jour, avait une beauté troublante. Pourtant, rien ne vibrait dans son regard. Ce n’était pas de la froideur, mais une indifférence réelle, propre à sa nature. Elle le dévisagea, interloquée ; peut-être cet homme était-il plus complexe qu’elle ne l’avait imaginé.

À ces paroles, les yeux de la jeune femme s’embrumèrent et deux larmes perlèrent et roulèrent sur ses joues. Elle s’inclina profondément pour prendre congé et murmura :

— Prends soin de toi.

Cette séparation sonnait comme un adieu. Shen Li laissa échapper un long soupir. Quant à Xingyun, il suivit du regard le chariot qui s’éloignait et, dans le roulement monotone des roues, une pensée germa en elle.

Le bruit des roues pourrait couvrir mes pas et faire en sorte que personne ne remarque si je m’enfuis, n’est‑ce pas ?

Ses yeux s’éclairèrent soudain. Elle regarda vite à gauche, à droite. Personne. Seul Xingyun, qui continuait à suivre des yeux ses anciens voisins, était là. Elle profita de l’instant, se glissa dans l’entrebâillement de la porte et s’élança à toute vitesse dans la ruelle.

Lorsqu’elle atteignit une rue plus large, les marchands ambulants avaient déjà installé leurs étals pour le petit-déjeuner. Shen Li jeta un coup d’œil derrière elle : Xingyun ne l’avait pas suivie. Elle poussa un long soupir de soulagement. Cet homme restait trop mystérieux : il pouvait lire dans ses pensées et n’avait pas peur d’elle. Mais maintenant qu’elle était grièvement blessée et forcée de fuir les poursuivants du Royaume Démoniaque, elle n’avait ni le temps ni l’énergie pour s’encombrer de lui.

Une seconde… Grièvement blessée ? Elle remua ses ailes avec étonnement. Comment avait‑elle trouvé la force de courir après tout ce qu’elle avait enduré la veille ?

Après réflexion, elle se rappela avoir eu la même sensation à son précédent réveil : ses forces s’étaient rétablies anormalement vite. Est-ce que Xingyun lui avait fait quelque chose ? Ou bien… y avait‑il un problème avec la nourriture qu’elle avait mangée ? Elle songea au mantou étrange et délicieux, et au bol de ragoût de riz bien trop appétissant. Elle remua le cou d’un geste nerveux et déglutit.

— D’où sort ce drôle de poulet ? s’écria soudain un homme, d’une voix rauque, derrière elle. Tu veux que je t’attrape pour préparer un bon repas à rester en plein milieu de la route comme ça, hein ?

Shen Li se retourna et aperçut un gaillard robuste qui tendait la main pour la saisir par les ailes. Forte de l’expérience de la veille, elle ne se laisserait pas attraper si facilement aujourd’hui. Elle fit pivoter son cou et becqua de toutes ses forces la main tendue vers elle. L’homme poussa un cri de douleur et rugit :

— Sale poulet ! Je vais te tordre le cou !

D’un geste vif, elle se glissa sous la table d’un étal voisin. Le gaillard, furieux, se lança à sa poursuite et renversa l’éventaire au passage. Le marchand, indigné, lui cria dessus. Une dispute éclata. Shen Li profita du tumulte pour se faufiler d’un étal à l’autre, sous les tables, jusqu’à ce qu’une planche lui barre soudain la route. Elle n’eut qu’un bref moment d’hésitation avant qu’une main ne l’attrape par le cou et ne la soulève.

— Du calme, du calme ! J’ai attrapé le poulet ! déclara un autre marchand en emportant Shen Li vers l’endroit où la dispute avait éclaté.

Elle retint son souffle, leva une patte et planta ses ergots dans le dos de la main de l’homme, y laissant trois marques ensanglantées.

— Aïe ! Il est énervé, ce poulet ! hurla-t-il en la lâchant de douleur.

Shen Li tomba au sol. Pas le temps de prêter attention aux injures de l’homme : elle roula sur elle-même et fila aussitôt, telle une flèche, dans une ruelle voisine. Elle ne s’arrêta que lorsqu’elle constata que plus personne ne la poursuivait, s’affalant au sol, haletante.

Pas facile, la vie de poule…

Alors qu’elle ruminait ses pensées, le portail de la cour derrière elle s’ouvrit et grinça. Soudain, une bassine d’eau remplie de feuilles de légumes et de vase fut déversée sur elle, l’aspergeant de la tête aux pieds.

— Que c’est animé dans la rue, aujourd’hui ! s’écria une femme.

Shen Li sentit les feuilles pourries glisser le long de son crâne avant de tomber au sol avec un bruit mou. Ébahie et prête à éclater de rage, elle tourna lentement la tête vers la jeune femme derrière elle.

Quelle était donc cette saleté qu’on lui avait jetée dessus ? C’était d’une insolence incroyable !

Son regard croisa celui de la femme. La différence de taille lui rappela soudain sa condition actuelle et ses dernières mésaventures. Une seule chose traversa son esprit :

Et merde.

À peine eut-elle le temps d’y penser que la femme l’avait déjà attrapée par les ailes.

— À qui est ce poulet ? Comment peut-on le laisser se promener dehors déplumé ? demanda-t-elle.

Shen Li donna des coups de patte et se débattit lorsqu’elle vit un homme sortir de la maison.

— Personne n’élève de poulet dans le coin, donc autant le préparer en ragoût, vu qu’on ignore d’où il s’est échappé ! Ça tombe bien, j’ai beaucoup de boulot aujourd’hui, donc ça me rassasiera ce soir ! s’exclama-t-il.

C’est ta famille qui va finir en ragoût, oui ! hurla intérieurement Shen Li, furieuse comme jamais. Y en a marre que tout le monde ne pense qu’à bouffer en voyant une poule, bon sang ! On parle d’un être vivant, quand même ! Il n’y a personne ici qui ait le moindre respect pour la vie, ou quoi ?

L’homme arrangea ses vêtements avant de sortir. Sa femme l’accompagna jusqu’au pas de la porte. Avant de franchir le seuil, il tendit la main pour lui caresser la tête.

— Tu as encore une dure journée devant toi, mon amour, lui dit-il.

Son épouse rougit et relâcha son emprise. Shen Li en profita pour tourner la tête et la pincer. La femme poussa un cri de surprise. Shen Li se libéra et retomba au sol, puis s’enfuit à toute vitesse, comme si sa vie en dépendait, laissant le couple derrière elle continuer à jouer les tourtereaux.

Elle courut sans relâche jusqu’à midi et atteignit les faubourgs de la ville. Elle avait croisé au moins une dizaine d’individus sur sa route qui avait voulu en faire leur repas. Épuisée et affamée, elle ne pouvait plus continuer. Elle s’assit sur l’herbe au bord de la rivière, posa sa tête dans l’eau, en but quelques gorgées, puis resta immobile à contempler le ciel chargé de nuages sombres : une averse printanière n’allait pas tarder.

Tu te joues de moi et veux m’achever, c’est ça ? demanda‑t‑elle au firmament, affligée.

Le tonnerre vernal gronda et une fine bruine commença à tomber. Peinant à se redresser, Shen Li chercha un abri. Lorsqu’elle tourna la tête, elle aperçut cet homme, vêtu d’azur et de blanc, un panier sur le dos, se tenant sur la digue. Leurs regards se croisèrent et Shen Li ne put s’empêcher d’être émue. C’était comme si, après avoir traversé toutes les strates des enfers, elle se retrouvait face à une fleur baignant sous le soleil, une sorte d’accalmie apaisant son cœur. Même si la scène d’une poule face à un homme n’avait rien de très charmant, elle se sentit étrangement réconfortée.

À travers le rideau de pluie de plus en plus flou, Xingyun la fixa, toute couverte de poussière, pendant un long moment. Puis il baissa la tête et, d’un sourire malicieux, étouffa un petit rire derrière sa main.

— Toi, alors, murmura‑t‑il.

Puis il sortit de son panier une ombrelle en papier huilé et l’ouvrit. Pas à pas, il s’avança vers elle. Shen Li n’avait ni la force ni l’envie de fuir. Bien qu’elle ignorât qui était vraiment cet homme, dans son état, le pire qui pouvait lui arriver restait de finir en

ragoût. Mais avec lui, au moins, elle pourrait peut‑être savourer quelque chose de bon avant de mourir.

L’ombrelle au‑dessus de sa tête formait comme une éclaircie au milieu de la pluie.

— Je pensais que tu t’étais enfuie, mais te voilà à m’attendre pour rentrer, finalement, Cotcot ?

Elle laissa retomber sa tête et l’ignora. Xingyun, sans se soucier de la saleté qui la couvrait, la prit et la plaça dans son panier.

— Tu es vraiment douée pour te retrouver dans un état pareil en une demi‑journée. Chapeau !

Cot ! Concentre‑toi sur la route, veux‑tu ? s’exclama Shen Li en retour, incapable de se retenir.

Cot ! Que de paroles inutiles ! pensa‑t‑elle ensuite.

Xingyun rit dans sa barbe et se tut. L’ombrelle protégeait entièrement Shen Li : pas une goutte ne tombait sur son corps nu. Éreintée par sa matinée et bercée par les secousses du panier, elle s’endormit peu après. Son sommeil fut de courte durée : un frisson la réveilla. Instinctivement, elle tressaillit, étendit ses ergots et se prépara à becquer.

— Tu es une poule qui a du cran, à ce que je vois, dit Xingyun en reculant légèrement, une louche à la main.

Shen Li secoua ses ailes charnues pour y enlever l’eau qui la couvrait encore et le fixa avec méfiance.

Qu’est‑ce que tu fabriques ?

— D’après toi ? répondit‑il en souriant. Tu es aussi sale que ce que je viens de déterrer, donc je vais te laver avec pour que tu sois toute propre. À moins que tu ne préfères retourner dans le bassin ?

Shen Li jeta un coup d’œil sur le côté et réalisa qu’elle se trouvait à côté d’une grande bassine de bois, auprès d’un tas de ginseng sauvage. Elle commença à gratter les racines avec ses ergots, comme si c’étaient des mottes de terre. Xingyun lui attrapa la patte et dit :

— Doucement. Si tu les abîmes, ils ne se vendront pas.

C’est… du ginseng médicinal que tu vends ?

— Bien sûr, quel autre ?

Il attrapa sa patte et la frotta avec une éponge en luffa. Une fois nettoyée, il s’occupa de la seconde de la même manière. Soudain, comme s’il venait de penser à quelque chose, il s’arrêta un instant, sourit en regardant Shen Li et ajouta :

— À quel genre de ginseng tu pensais ?

Sa proximité et la beauté de son visage firent bondir le cœur de Shen Li. Lorsqu’elle vit son sourire en coin, elle eut, l’espace d’un instant, l’impression qu’il la taquinait. Furieuse et se sentant humiliée, elle hurla :

Quelle insolence !

Puis elle projeta vers l’avant la pointe de son bec, qui atterrit directement dans le nez de Xingyun. Pris au dépourvu, il bascula en arrière et recula de quelques pas avant de se stabiliser, se tenant le nez et ne relevant pas la tête pendant un moment.

Malgré sa colère persistante, Shen Li se demanda si elle n’y était pas allée un peu trop fort en le voyant garder la tête basse. Que ferait-elle si, par malheur, elle lui avait causé quelque chose de grave ? Et s’il décidait de se venger ? Elle resta silencieuse. Alors qu’elle était encore sans voix, l’épaule de Xingyun se mit à trembler légèrement. Elle le regarda, complètement déconcertée, et celui-ci se mit à rire. Face à cette réaction, elle se demanda si son bec était empoisonné, ou si elle lui avait atteint le cerveau.

Il baissa les mains et, malgré son nez rouge et enflé, s’avança sans crainte vers elle. Il tapota doucement sa tête et dit :

— T’es douée !

Pas du tout en colère, il reprit son gant en luffa et continua à frotter le ginseng à côté d’elle.

Shen Li s’assit dans la bassine en bois, perplexe. C’était la première fois qu’elle ne comprenait pas quelqu’un…

— Toi, alors, murmura-t-il.

À ces mots, une boule de boue éclaboussa le visage de Shen Li. La boue coula, obstruant ses petites narines. Elle ouvrit rapidement le bec pour respirer, mais la boue y pénétra également. Elle se mit alors à tousser et se roula dans la bassine.

Quant à Xingyun, il continua calmement de nettoyer son ginseng.

Ce type… ce type n’est qu’un gamin ! Et mesquin, en plus !

 

Shen Li décida de rester chez Xingyun pour deux raisons : primo, ici, ses forces se rétablissaient extrêmement rapidement. En à peine trois jours, elle n’avait plus aucune séquelle des blessures que Mo Fang lui avait infligées. Deuzio, elle n’avait pas envie de finir en ragoût après s’être fait attraper.

Cependant, ce qui l’inquiétait, c’était de ne pas savoir quand elle recouvrerait ses pouvoirs et quand elle reprendrait forme humaine. Impossible, donc, de prévoir quand elle pourrait quitter cet endroit et quand ses poursuivants montreraient le bout de leur nez. Heureusement, le temps passait beaucoup plus vite dans les cieux que dans le monde des humains, ce qui lui permettrait d’en gagner beaucoup.

— À table !

La voix de Xingyun se fit entendre depuis la maison, et Shen Li bondit jusqu’à la table pour s’y asseoir. Elle était convaincue que c’était grâce à la nourriture qu’il préparait qu’elle récupérait ses forces aussi vite. Ainsi, elle mangeait tous les jours ses plats jusqu’à la dernière bouchée. En revanche…

Pourquoi encore des mantou ? maugréa-t-elle en tapotant le bord de l’assiette avec ses ergots.

Peu importe à quel point un aliment était bon, on finissait par s’en lasser si on en mangeait tous les jours. Et surtout… elle avait envie de viande, bon sang !

— Qu’y a-t-il ? Ils ne sont pas bons ?

Si, mais j’ai envie de viande.

— Pas les moyens.

Ces quelques mots fermes la firent sursauter. Elle leva la tête et le toisa de haut en bas pendant qu’il croquait dans son mantou.

Pas même occasionnellement ? Tu n’as pas l’air bien riche, mais tu n’es pas pauvre au point de ne jamais pouvoir en acheter, si ?

Xingyun sourit tranquillement et répondit :

— Mes charmes sont trompeurs : je ne suis pas quelqu’un d’aisé !

Bien que ces mots soient quelque peu désagréables à entendre, ils étaient vrais. Shen Li tourna la tête et regarda le ginseng qu’il avait mis à sécher au soleil dans la cour :

Tu dois gagner pas mal d’argent avec tout ce ginseng, non ?

— J’en échange à l’apothicaire contre des remèdes, répondit-il d’un ton détaché, comme si sa maladie ne le préoccupait pas.

Abasourdie, elle balbutia un instant, puis se contenta de baisser la tête pour finir son mantou.

 

***

Au milieu de la nuit, estimant que Xingyun s’était endormi, Shen Li profita de la clarté lunaire pour concentrer son souffle vital dans la cour. Puis elle tendit ses ergots et toucha une pierre blanche devant elle. Un rayon doré jaillit aussitôt, comme si la pierre s’était transformée en or. Cependant, cela ne dura qu’un instant : la lumière se dissipa et la pierre redevint un simple caillou.

Elle laissa échapper un profond soupir : évidemment que ça n’avait pas fonctionné. Son corps était vidé de l’intérieur, incapable d’accomplir la moindre transmutation. Elle s’assit près de la pierre, l’air abattu. C’était la première fois de sa vie qu’elle se sentait aussi impuissante.

Elle regarda brièvement la maison plongée dans l’obscurité. La brise nocturne laissait échapper un léger parfum d’herbes médicinales. Elle battit deux fois des ailes, rassembla ses forces et se releva. Elle leva à nouveau la tête vers la Lune et retint son souffle, concentrée. Cet homme, Xingyun, lui avait rendu service et elle savait pertinemment qu’un bienfait devait être rendu. Malheureusement, elle avait beau porter le titre de Wang, sa voie demeurait celle des armes. Elle excellait au combat et à tuer ses ennemis, non pas à sauver des vies ou à guérir des maladies. Puisqu’elle était incapable de soigner son corps fragile, elle se résolut au moins à lui faire connaître, durant ses années restantes, des jours meilleurs.

Elle inspira profondément pour absorber l’énergie dégagée par les rayons lunaires. Elle se pencha et picora légèrement la pierre blanche : un éclat jaillit aussitôt. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle vit des lueurs dorées fuser sans cesse à l’intérieur de la pierre, mais elles finirent par se dissiper.

La colère monta en elle. Elle frappa la pierre d’un coup de patte furieux et s’exclama :

Saloperie !

À peine eut-elle terminé que son ergot se rétracta et qu’elle hurla de douleur :

Aïe ! Ça fait mal !

Elle sautilla maladroitement sur une seule patte et lança à la pierre un regard furibond.

Sale caillou ! grogna-t-elle.

Finalement, elle se remit face à la pierre et tenta à nouveau de lancer son sort de transmutation. Entièrement concentrée sur la pierre, elle ignorait que, derrière la porte obscure de la petite maison, une paire d’yeux l’observait en silence, toujours empreints d’un air amusé. Après un énième échec, le pan d’une robe d’azur s’agita légèrement : son porteur se retourna et rentra dans la demeure.

Xingyun fouilla dans un meuble et en sortit une dizaine de pièces de cuivre, qu’il pesa un instant dans sa main.

— Demain, j’irai acheter cent grammes de viande, annonça-t-il.

Shen Li avait passé toute la nuit à absorber la clarté lunaire, sans succès. Au matin, elle posa la tête sur la pierre et s’assoupit, découragée. Soudain, elle entendit la porte de la cour s’ouvrir. D’un coup, elle regagna un sursaut d’énergie et courut vers la sortie. Xingyun était sur le point de partir, sans panier ni baluchon. Étonnée, elle demanda :

Tu ne vas pas vendre de ginseng aujourd’hui ?

— Il est encore en train de sécher ! répondit-il en se penchant pour lui tapoter doucement la tête. Je sors faire quelques emplettes, alors garde bien sagement la maison !

Attends, je viens avec toi ! s’écria-t-elle en courant vers l’arrière-cour.

Elle saisit dans son bec la pierre qu’elle n’avait pas réussi à transmuter la nuit précédente. Elle bondit pour revenir vers lui, en bredouillant :

— Allons-y !

Puisque l’essence lunaire n’a pas fonctionné, autant essayer l’essence solaire. Si je réussis à transformer cette pierre en or, on pourra rapporter plein de bonnes choses !

Xingyun observa la pierre qu’elle tenait dans son bec et resta un instant interloqué. Il ne posa aucune question et se contenta de sourire.

— Tu comptes vraiment venir avec moi comme ça ? Le marché va être noir de monde ; si on se perd de vue, tu risques de finir dans une casserole. Voilà ce que je te propose : je t’attache une corde autour du cou que je tiendrai pour te garder près de moi. Ça te va ?

À ces mots, elle éclata de rage :

Quelle insolence !

Elle battit des ailes frénétiquement et ajouta :

Je t’accompagne par gentillesse et par gratitude, alors la moindre des choses, c’est que tu me portes ! Allez ! Vite, attrape-moi !

Voyant ses deux ailes charnues déployées, Xingyun paniqua un instant. Soudain, il esquissa un sourire et se pencha pour la soulever. Il la laissa se mouvoir un moment dans ses bras jusqu’à ce qu’elle trouve une position suffisamment confortable pour s’y installer. Ensuite, elle lui ordonna :

Fais attention quand tu marches et ne me secoue pas trop !

Il sourit légèrement.

— D’accord. Tes désirs sont des ordres, CotCot.

Sur la route, Shen Li passa tout son temps à essayer de lancer un sort, en vain. Xingyun, lui, ne se souciait pas du tumulte qu’elle causait en bougeant dans tous les sens et continuait simplement sa route, imperturbable. Arrivés au marché, ils entendirent au loin les marchands de viande annoncer les prix du jour. Xingyun réfléchit un instant :

Ça ne va pas être possible. Le prix de la viande a encore grimpé, impossible d’en acheter cent grammes avec ça… Et, vu l’appétit de cette poulette, cela ne suffira clairement pas à la rassasier. Ensuite, elle va encore rouspéter et risque de traîner cette pierre pendant encore je ne sais combien de temps.

À ce moment, on entendit près d’eux :

— Hé ! Dix pièces de cuivre pour que je vous dise la bonne aventure !

Xingyun tourna la tête et vit un homme d’une trentaine d’années brandir une oriflamme de divination, vantant ses talents de demi-Immortel. Il tenait la main d’un jeune homme et parlait sans s’arrêter.

— Cette croix dans votre main vous annonce du bon, Monsieur. Vous avez eu de la chance dernièrement…

Xingyun resta silencieux un instant, puis s’avança soudain vers l’homme et le marchand.

— Écoutez-moi, mon ami, l’interrompit-il net. À midi aujourd’hui, un incendie va se déclarer chez vous, donc si vous ne rentrez pas maintenant, vous le regretterez amèrement.

À ces mots, le devin et le jeune homme restèrent ébahis. Même Shen Li leva la tête vers lui et le regarda, perplexe. Le devin fut le premier à réagir, fronçant les sourcils, agacé :

— Qu’est-ce que tu racontes, toi ! Allez, dégage et arrête de gâcher l’avenir de ce bon monsieur !

— Vous saurez si ce que je dis est vrai ou non en rentrant chez vous, Monsieur, répondit Xingyun calmement, un léger sourire aux lèvres. J’attendrai votre retour ici cet après-midi.

L’homme, venu de lui-même consulter le devin, croyait en ces pratiques. En voyant l’assurance avec laquelle Xingyun parlait, il se sentit naturellement inquiet. Après un instant d’hésitation, il retira sa main de celle du devin et se mit à marcher rapidement vers chez lui. Shen Li, de son côté, tapa doucement Xingyun au bras du bout de son aile.

Tu as inventé tout ça, hein ?

— Reste calme et observe, répondit-il en lui caressant la tête. C’est lié à nos cent grammes de viande !

À peine eut-il fini que le devin jeta son oriflamme avec colère.

— Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu connais les règles ou pas ? C’est malhonnête de ruiner les affaires des autres !

Face à la colère de son interlocuteur, Xingyun demeura étonnamment calme.

— Je ne te vole pas ton commerce. Tout ce que j’ai dit est vrai. Si tu ne me crois pas, attends ici jusqu’à cet après-midi. Par contre, si mes dires sont avérés, tu devras me remettre de bon gré l’argent que cet homme t’a donné pour la consultation.

— Oh ! Tu veux te mesurer à moi, c’est ça ? Très bien ! s’exclama le devin, comme s’il faisait un serment. Je suis Wang le demi Immortel, et ça fait des lustres que je suis dans le métier. Comme si j’allais croire ce que tu racontes ! Attendons donc. Si cet homme ne revient pas ou si tu t’es planté, alors…

Il dévisagea Xingyun d’un air calculateur et ajouta :

— Tu me donneras ce poulet !

Shen Li, furieuse, ouvrit aussitôt les ailes. Avant même qu’elle ne puisse prononcer quoi que ce soit, Xingyun appuya doucement dessus pour les refermer.

— Ne t’inquiète pas, je suis là. Personne ne pourra t’arracher à moi.

Ses paroles portaient une force étrange, si bien que Shen Li, d’habitude toujours en première ligne, fut miraculeusement apaisée. Contre toute attente, elle choisit même de dire :

Très bien. Je te fais confiance… pour l’instant.

Était-ce parce qu’elle avait toujours été sous sa protection depuis son arrivée chez les humains ? C’était un sentiment bien étrange de se retrouver protégée par un mortel si fragile…

Le temps s’écoulait lentement, et l’homme n’était toujours pas de retour une fois midi passé. Le diseur de bonnes aventures laissait peu à peu paraître un air de satisfaction, tandis que Xingyun continuait d’attendre calmement, se contentant de jeter de temps en temps un coup d’œil à l’étal du boucher non loin et d’écouter si le vendeur criait les prix à la baisse.

Une paire d’heures plus tard, toujours pas de nouvelles de l’homme. Le devin s’exclama :

— Tu devrais admettre ta défaite, petit ! Ce poulet est désormais à moi !

— Pourquoi te le donnerais-je ? répondit Xingyun, impassible. L’homme que nous attendons n’est-il pas justement en route ?

Le devin regarda du côté de la rue.

— Ne raconte pas n’importe quoi ! Personne n’arrivera par là !

À peine avait-il prononcé ces mots qu’un homme et son jeune fils apparurent dans l’angle de la rue : c’était exactement l’homme de ce matin, accompagné de son petit garçon. Dès qu’il arriva devant Xingyun, il se courba et le remercia :

— Merci infiniment, mon ami ! Si tu ne m’avais pas persuadé de rentrer, mon fils serait mort dans la remise à bois. Remercie-le donc, Huzi !

Le petit garçon, mordillant son doigt, articula avec peine :

— Merci, Monsieur.

L’homme sourit et déclara :

— Je n’ai rien d’intéressant à t’offrir pour te remercier, alors ma femme m’a dit de te rapporter deux bouts de lard séché de l’année dernière de chez nous. Regarde…

Les yeux de Shen Li s’illuminèrent. Xingyun suivit son regard et hocha fermement la tête.

— Difficile de refuser.

Une fois l’homme et son fils partis, il se tourna vers le devin et dit :

— Ça fera dix pièces.

Wang le demi Immortel, abasourdi, se tapa le front.

— Hé, c’est incroyable, non ? On peut vraiment deviner des choses pareilles juste comme ça ?

Il sortit dix pièces de sa besace et les posa dans la main de Xingyun. Puis, avant de s’en aller, il ajouta :

— Et si… tu me lisais la bonne aventure ?

Xingyun arborait un sourire mystérieux et insondable.

— Tu vas faire face à un grand désastre, aujourd’hui.

L’homme prit peur, s’empara rapidement de son oriflamme et se précipita en direction de chez lui.

 

***

Peu après, Shen Li entendit dire que, une fois arrivé à destination, il s’était fait frapper au visage par sa femme munie d’un chausse-pied pour « être rentré sans avoir ramené un seul sou », et qu’il en était revenu avec des blessures très marquées. La raison pour laquelle Shen Li était au courant d’une affaire si insignifiante ? Depuis ce jour, la rumeur selon laquelle un vrai demi-Immortel résidait dans la capitale s’était répandue comme une traînée de poudre.

Tu es donc capable de divination, s’étonna Shen Li.

— Un peu, répondit-il sereinement.

Elle resta silencieuse un instant avant de l’avertir :

Dévoiler les secrets du Ciel pourrait t’attirer la colère céleste.

— Je sais. C’est pour ça que je ne prends pas de médicaments tous les jours, répondit-il avec calme.

Voyant Shen Li le fixer intensément, il sourit et ajouta :

— Tout gain implique une perte. La voie du Ciel est absolue. L’équilibre doit être maintenu.

Shen Li connaissait évidemment ce principe. Elle comprit soudain que la courte vie de Xingyun venait de là. Pourtant, elle demeurait étonnée qu’un simple mortel puisse percer les secrets du Ciel avec une telle précision. Son corps devait subir de plein fouet les ripostes liées à l’usage de tels pouvoirs, et pourtant, il continuait d’oser défier la voie du Ciel et avait survécu jusqu’à ce jour.

La nature de cet homme devenait de plus en plus difficile à cerner.

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