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de Camille de Rougemont, Ombre rouge sur Darnar
Il y a une vie de mage, un continent à l’agonie se déchirait pour les dernières gouttes de magie. L’Arbre de Mana, dont les racines plongent au cœur du monde pour y absorber le mana pur, et dont le vaste feuillage le diffuse ensuite en surface, se mourait.
Si l’Arbre est de nos jours sain, et apte à remplir son rôle sacré, n’est-il pourtant pas naturel que les mages y cherchent une alternative ? N’a-t-il pas mérité quelque repos, tandis que ses enfants travaillent à une façon d’alléger son lourd fardeau d’unique dispensateur de magie au monde ?
— Eh bien, c’est assurément une première impression, commenta Glyn.
Les corps n’étaient pas éventrés à proprement parler, mais l’on ne pouvait néanmoins rien ignorer de leur anatomie interne – ou ce qu’il en restait. La décomposition avait l’air bien avancée, mais elle n’était pas uniforme, et surtout, aucune chair n’aurait boursouflé ainsi en une multitude de bulles le long des plaies, même s’ils avaient été noyés. Ça avait fondu comme du fromage autour des organes, qui eux demeuraient en assez bon état pour être encore identifiables. L’odeur n’était pas normale non plus. Comme quelque chose de fumé ou d’épicé sous les relents de charogne.
— Je ne saurais même pas dire depuis combien de temps ils sont morts, avoua Miron. Je n’ai jamais rien vu de tel.
Il arracha son regard du cadavre devant lequel il était accroupi pour se tourner plutôt vers Glyn. La marchande blonde avait ôté le capuchon de son ample châle bleu brodé, profitant du couvert des arbres où sa peau trop blanche ne risquait pas de brûler. Elle hésitait encore à descendre de cheval, tenant les longes des trois autres en attendant que son compagnon finisse ses investigations, laissant les montures grignoter les buissons du bas-côté, rênes sur les pommeaux de selle.
— Quoi qu’il en soit, ça n’a pas dû constituer une mort plaisante.
— Ça n’a jamais été son rôle de plaire.
— Tu choisis vraiment tes moments pour plaisanter, grogna Miron.
— Ce n’était pas une tentative d’humour, beau guerrier. C’était un trait de sagesse.
Miron soupira, reportant son attention sur la route. Elle était sableuse et rocailleuse, désagréable sous ses bottes, assez large pour permettre à un convoi de passer, mais aucun véhicule ni monture n’était visible. La petite dizaine de morts n’étaient même pas équipés pour voyager.
Le village de Darnar se trouvait à une demi-heure plus à l’est. Leur destination… Miron avait été découvert enfant aux alentours, par un collectif de marchands qui l’avait pris sous son aile et élevé – avant d’être décimé dans une embuscade de bandits alors que le jeune homme venait d’atteindre l’âge adulte. Il savait donc à quoi ressemblaient des morts laissés pour compte, et on en était loin.
Le troisième membre de leur trio les rejoignit à ce moment-là, sortant des fourrés sans discrétion, ce qui détendit un peu Miron quant à d’éventuelles menaces qu’il aurait pu détecter.
— Pas d’autres cadavres hors de la route ni aucune trace humaine, annonça Neluth. Ce n’est donc probablement pas une attaque. J’imagine que quelqu’un ou quelque chose les a débarqués ici après coup.
Neluth était un vieux mercenaire endurci, de bien vingt ans de plus que Miron. Il grattait sa barbe brune en secouant la tête. Même avec toute son expérience, il n’avait pas réussi à identifier l’étrange mélange de décomposition des corps.
— Charmant, grimaça Glyn. Dans quel but ?
— Les éloigner des habitations ? hasarda Miron, peu convaincu.
— Ce n’est pas de bon augure que de trouver des morts en train de pourrir sur le côté de la route si près du village, grogna Neluth. J’espère que Darnar sera plus accueillant. En attendant d’en avoir le cœur net, restons sur nos gardes.
Il reprit son cheval des mains de Glyn, un grand hongre pie du nom de Sojo dont les taches se repéraient de loin dans les enclos et les écuries où ils faisaient halte. Alors que Miron allait l’imiter, son regard fut attiré par un mouvement à l’intérieur de la forêt que traversait la route. Il désigna l’endroit à Neluth du menton, qui fouilla les sous-bois des yeux sans que davantage de mots soient échangés. Les deux mercenaires avaient travaillé ensemble plus d’une fois, et avaient l’habitude de fonctionner en tandem pour assurer la défense.
— Il y a une chaumière, là-bas, désigna Miron à voix basse. L’habitant est accroupi à mi-chemin de nous, je ne sais pas ce qu’il fait… ou elle… non, c’est bien une femme.
Une petite chaumière… mais qui possédait ses propres fenêtres de verre, ce qui était assez étrange pour qu’il plisse les yeux dans cette direction. La maisonnette était vieille, envahie de végétation et manifestement peu entretenue. La cheminée fumait.
— Il y a souvent des sorcières des bois dans ce genre de coin, dit Neluth, en général des mages de peu de puissance et sans formation, qui s’occupent de leur communauté natale…
— Elle nous a vus, en tout cas, signala Glyn qui avait un point de vue en hauteur depuis la selle de sa monture.
La désignée sorcière s’était redressée des buissons qui lui arrivaient à la taille, quelque chose dans les bras. Un animal, peut-être un chat ou une bestiole blessée. Miron s’attendait à ce qu’elle les ignore et s’en retourne à ses soins, mais à la place, elle se mit à crier dans le patois local, que seule Glyn parlait.
— Elle n’a pas l’air contente, constata inutilement Miron en enfourchant sa jument pommelée.
— Elle tente de nous chasser, de ce que j’arrive à entendre, traduisit Glyn. J’aurais bien voulu donner une sépulture aux morts avant cela…
— Nous préviendrons les gens une fois à Darnar. Partons.
La femme avançait vers eux et Miron n’avait aucune envie qu’elle les rattrape alors qu’elle semblait si peu commode. Il pressa les flancs de sa jument grise, qui prit aussitôt un bon pas, contournant les corps sans états d’âme. Facile et peu encline à s’effrayer, elle n’avait pas manqué de bonne volonté, tandis que son cavalier lui faisait traverser la moitié des territoires humains pendant plus de trente jours de voyage, soit un cycle. Ils se trouvaient désormais très à l’est du continent, et la principauté d’Esitie était la dernière région au sud-est avant l’océan.
Lorsque la sorcière parvint sur la route, ils étaient déjà loin. Ils ne se retournèrent pas pour vérifier si elle touchait aux cadavres.
Bientôt, ils quittaient le plus gros de la forêt pour s’engager dans un paysage vallonné, où la vue aurait dû être superbe si le temps n’était pas si mauvais, sombre et presque brumeux malgré l’heure. Du peu qu’en apercevait Miron, c’était une autre de ces immenses plaines typiques des côtes sud, quoiqu’en moins luxuriant et en plus rocailleux, peut-être à cause du vent venant de l’est qui était souvent fort et très sec.
Et d’ici, on voyait enfin Darnar. Toits d’ardoise noire, murs de grosses pierres, maisons groupées, serrées autour de places plus ou moins grandes… et au nord, sur un contre-haut rocheux, le petit château de la famille locale de nobles, qui surplombait l’ensemble comme un gardien sévère.
Des cultures entouraient le village partout où c’était possible, serpentant entre les amas rocailleux qui affleuraient et les rares bosquets. Village de fermiers. Exportateurs de nourriture, probablement à destination de l’opulente Mirecol plus au sud. La plupart des champs étaient nus ou même à l’abandon, fait étonnant au printemps, où ils auraient tous dû être labourés et semés, ou verts de céréales d’hiver.
Les visiteurs s’étaient arrêtés un instant pour contempler le lieu de leur enquête, et Miron fouillait sa mémoire la plus lointaine à la recherche du moindre signe familier, mais rien ne lui venait. C’était un village comme il en avait traversé des centaines dans les territoires humains. Ils avaient fait tout ce voyage jusqu’ici pour lui, parce que Miron s’était décidé à se lancer à la recherche de sa famille, de son histoire, de ses origines.
Mais ce paysage n’éveillait en lui aucun souvenir. Sous le regard inquisiteur de ses compagnons, il haussa les épaules et fit avancer sa jument.
De près, il n’était plus possible d’ignorer que le village avait un problème. La végétation semblait atteinte de quelque mal étrange qui ternissait toute verdure et déformait les feuilles. Même les branches des arbres étaient tordues, comme s’ils se crispaient de douleur. Il y avait trop de vieilles feuilles au sol et pas assez de repousses. Aucune fleur ni insecte. Les rares oiseaux qui s’envolaient à leur arrivée ne poussaient pas le moindre cri.
Dans un silence étonné, les trois voyageurs s’avancèrent entre les premières maisons. Les sabots des chevaux s’enfonçaient dans une boue grisâtre et spongieuse. Ils jetaient des coups d’œil inquiets aux volets qui se fermaient sur leur passage, aux portes branlantes qui s’entrouvraient en grinçant, aux yeux qui brillaient une seconde dans la pénombre des demeures pour disparaître la suivante…
Miron échangea un regard perplexe avec Neluth, qui haussa les épaules. Dans un coin aussi isolé d’Esitie, il n’y avait probablement pas beaucoup d’étrangers. Ils étaient loin des axes principaux et des fleuves. Il n’y avait aucune raison de venir ici, et les affaires n’étaient sans doute pas assez bonnes pour qu’une troupe de marchands ou d’artistes fasse le détour.
Pour autant, ils ne croisèrent aucun enfant jouant dans les rues ni ancêtre installé devant une maison, pas même en arrivant au centre du village, où les halles étaient désertes, ses étals abandonnés aux mouches. Une vague odeur de rance flottait dans l’air immobile.
Miron imita Neluth qui mettait pied à terre près du puits du village. Ils tirèrent ensemble sur la grosse corde grinçante, et remontèrent un seau plein d’une eau au moins claire et fraîche. Ils n’avaient plus rencontré de point d’eau qui semble sûr depuis des jours, et leurs réserves étaient presque à sec. Un abreuvoir vétuste à côté du puits leur permit en outre de désaltérer leurs trois montures, ainsi que leur cheval de bât, une vieille haridelle désagréable que personne ne voulait monter. Glyn regardait ses bottes dans la boue en fronçant le nez pendant que son cheval buvait à grands traits.
— Ces vacances pittoresques vont me faire le plus grand bien. En immersion dans la vie de petit village, ses habitants accueillants, son éclatant soleil, son ambiance festive ! Je ne regrette pas d’avoir accompagné le beau chevalier dans la quête de ses origines, laissant derrière moi l’existence si morne de marchande itinérante !
— Je ne suis ni beau ni chevalier, marmonna Miron en tirant sa jument en arrière pour l’empêcher de trop boire après l’effort.
— Peut-être pas un chevalier, mais madame la marchande itinérante ici présente aimerait discuter avec toi de la première partie, s’amusa Neluth.
— En tête à tête, ajouta Glyn d’un air malicieux.
Glyn avait rejoint cette quête surtout parce qu’elle avait un béguin évident pour Miron. Elle savait pourtant qu’elle perdait son temps : Miron n’avait jamais ressenti d’intérêt pour la gent féminine. Elle n’était pas la première à lui courir après, elle ne serait pas la dernière. C’étaient les muscles, supposait-il. Il n’avait pas la carrure de Neluth, mais il avait tout de même passé sa vie les armes à la main, et avec ses joues lisses et ses yeux bleus, il attirait facilement le regard. Ça et les cheveux. Il les avait très noirs, ondulés et longs, retenus dans la nuque par une queue de cheval pour les garder loin de son visage. Glyn saisissait tous les prétextes pour les toucher depuis des années qu’ils se connaissaient. C’était amusant au début, mais maintenant, il était passé maître dans l’art de l’éviter.
— Ah, Neluth doit me montrer comment démonter une arbalète ce soir, dit Miron en battant des paupières en direction du mercenaire.
Ce dernier éclata de rire. Il était complètement insensible au charme, lui, et Miron ignorait même s’il avait des préférences en la matière, car il ne l’avait jamais vu avec quiconque. Malgré son allure de papa protecteur, il n’avait pas l’air d’avoir une famille, en dehors d’un frère qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, que Miron avait croisé une fois. Dans ce genre de métier, il y avait des choses qui ne se demandaient pas, et il n’avait jamais cherché à en savoir plus que ce que Neluth voulait bien lui dire de lui-même.
Et il était presque aussi doué à l’arbalète qu’avec son épée large. Utilisateur correct de l’arc long, Miron avait fini par en acquérir une après avoir manié celle de Neluth sur leur dernier contrat en commun. Malgré son poids, elle était moins fatigante à utiliser, et d’une facilité déconcertante, alors qu’il s’était toujours imaginé que tous ces mécanismes devaient nécessiter une formation militaire entière.
Après s’être désaltérés tout leur content, ils finirent par trouver une maison à l’ouest de Darnar qui ressemblait assez à une auberge et frappèrent à la porte. Il fallut s’y reprendre à plusieurs fois pour qu’un type pâle et décharné leur ouvre avec mauvaise humeur.
— Daek ?
— Mes amis et moi avons fait un long voyage pour arriver ici et cherchons à nous loger, déclara Neluth avec son habituel air avenant.
— Dormir ? tenta l’homme dans un humain pitoyable.
— Entre autres. Je suis prête à payer un bon prix pour un bain chaud. Et nos chevaux apprécieraient de passer quelques nuits dans une vraie écurie, ajouta Glyn en glissant un regard dubitatif vers l’appentis puant où croupissait une unique vache brunâtre.
Comme le type avait l’air hostile, elle abandonna l’humain pour répéter tout cela dans sa langue, et cette fois, il parut mieux comprendre de quoi il était question. Il referma la porte. Puis la rouvrit en grand et partit à l’intérieur sans un mot.
Neluth prit les rênes des quatre chevaux des mains de ses compagnons et les mena vers l’étable en levant les yeux au ciel. Qu’il ne paraisse pas plus impressionné que cela par cet accueil glacial rassurait Miron, et probablement Glyn, bien que celle-ci cache souvent ses émotions derrière une bonne couche d’humour.
Les deux entrèrent donc à la suite du probable aubergiste dans la probable auberge. Il y avait effectivement un salon doté de plusieurs petites tables et chaises, un comptoir, une vaste cheminée – éteinte malgré la fraîcheur ambiante. L’air était faisandé. Comme il n’y avait pas de signe du type, Glyn se dirigea vers le bar pour l’attendre et régler les détails de leur séjour dans la bonne langue. Il finit par revenir avec une mauvaise bougie, qu’il posa nue sur le bois usé, avant de se pencher vers elle.
Miron ressortit dans l’air vif du dehors et regarda autour de lui. Dans une cour, un gros chien le vit et se leva pour lui aboyer dessus, écumant. Comme il était attaché, Miron promena plutôt les yeux sur la ruelle. Il ne savait pas par où commencer. Il avait prévu de poser des questions et de trouver des indices sur un enfant disparu, mais décidément, Darnar était pire qu’un village fantôme : c’était un village hanté par des formes fuyantes, des bruits grinçants, des chuchotements hâtifs.
Il tendit plutôt l’oreille en faisant mine de regarder Neluth qui pestait pour installer quatre chevaux dans une si petite écurie.
C’était là. La langue. Le patois, comme l’appelait Glyn, mais dont le vrai nom était le quèzian. L’humain et la langue commune ne sonnaient pas comme ça, c’était même très différent. Le quèzian roulait les r, avait tendance à transformer les lettres en y, à prononcer les voyelles juste un peu à côté… et cela remuait quelque chose. Les membres du collectif qui l’avait élevé lui avaient dit qu’il avait trois ou quatre ans lorsqu’ils l’avaient trouvé : Miron parlait alors uniquement cette langue, et il aurait donné cher en cet instant pour ne pas l’avoir perdue depuis. Il utilisait l’humain maintenant, comme tout le monde, et il se débrouillait en langue commune, comme tous les voyageurs et marchands.
Les chuchotements se turent quand Glyn le rejoignit. Elle le prit par le bras, tactile avec lui comme toujours.
— La bonne nouvelle, c’est que je n’ai jamais payé une note d’auberge aussi basse de ma vie.
— Justement quand c’est ton tour ! La bonne affaire, hum ?
Il ne chercha pas à se dégager. Elle savait à quoi s’en tenir avec lui.
— Il faut bien qu’il y ait des points positifs à se rendre dans ce cloaque.
— Il a dû se produire quelque chose, dit Neluth, qui arrivait à leur hauteur. Même les villages reculés comme celui-ci ne devraient pas être dans cet état. Une famine, la maladie, le gel, un mage qui a perdu le bon sens…
— Un mage ? grimaça Miron. Nous devrions peut-être commencer par aller interroger cette mégère des bois.
— Ne sois pas si prompt à juger, le tança Glyn en lui tapant l’épaule. Aucune éducation, ces mercenaires.
— Je te rappelle amicalement que tu as contribué à mon éducation.
— Je n’ai que six ans de plus que toi, sale gosse. Et tu as toujours eu la tête dure !
Au sein du collectif de marchands qui l’avait recueilli, les adolescents s’occupaient beaucoup des enfants, et Glyn avait fait partie de ses nombreuses grandes sœurs. Une des deux seules autres à avoir survécu à l’attaque, mais il ignorait comment elle le vivait.
— Au lieu de vous disputer, que fait-on ? intervint Neluth avec la bonhomie de l’habitude. On essaie de trouver quelqu’un à qui poser des questions ? On cherche qui dirige cet endroit ?
— Ce doit être les habitants de ce château, répondit Glyn. Nous pouvons toujours tenter notre chance de ce côté.
— Ou plutôt commencer par l’aubergiste, suggéra Miron. Les châteaux sont rarement ouverts aux visiteurs, et celui-ci m’avait l’air parfaitement clos.