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Le PREMIER CHAPITRE d'Astradora, Romane Clessie

Le PREMIER CHAPITRE d'Astradora, Romane Clessie

Découvrez le premier chapitre du premier tome de la série

de Romane Clessie, Les Veilleurs du savoir

 

PROLOGUE


Amara la première, du temps des Astromanciens…


J’ai essayé de me préparer à la Fin, d’imaginer la douleur qui m’arracherait des cris.

J’ai tenté d’apprivoiser cette peur de mourir si implacable qu’elle me tétaniserait, m’écraserait jusqu’à ce que je désire ardemment que tout s’arrête. Mais en réalité, ce n’est ni la souffrance ni la peur qui sont les plus difficiles à affronter.

Le plus douloureux, c’est de lui dire adieu.

De quitter cette vie sans savoir si je le retrouverai dans la prochaine.

Par les étoiles ! Si seulement j’avais su…

Si seulement j’avais su, j’aurais encore plus chéri chaque seconde près de lui, j’aurais davantage profité de chaque sourire, chaque regard, chaque baiser, chaque caresse.

Tout autour de nous, les étoiles tombent une à une, déchirant le ciel comme des larmes brûlantes. Notre monde se désintègre en fragments dérisoires. Et je m’accroche à lui désespérément, comme si je voulais mêler mon âme à la sienne, ne faire plus qu’un.

Pas parce que j’ai peur de mourir.

Non.

Mais parce que je refuse l’idée de vivre une autre vie sans sa présence.

Je le retiens contre moi, plus fort, défiant la réalité qui se délite autour de nous. Sa chaleur, son souffle… c’est tout ce qui me maintient encore debout.

— La Fin n’est qu’un commencement, Ama. N’aie pas peur, murmure-t-il.

Sa voix est empreinte d’une force que je ne trouve plus en moi.

Je secoue férocement la tête, incapable de retenir les larmes qui roulent sur mes joues.

— Je ne veux pas de ce commencement sans toi.

Ses yeux plongent dans les miens, il pose doucement sa main sur ma tempe, puis sur mon cœur.

— Je serai toujours là, Ama.

Il entrelace doucement ses doigts aux miens et son pouce effleure la pulpe du mien dans une caresse infinie. Ce geste, intime et familier, est celui qu’il fait toujours pour me rassurer, pour me rappeler qu’il est là, avec moi, que je ne suis pas seule.

— Je ne veux pas seulement revivre avec ton souvenir, je veux te retrouver en chair et en os. Tout ce que je sais, tu le sais aussi bien que moi, insisté-je. Tu pourrais toi aussi être un messager !

Il secoue négativement la tête.

— Les astres ne m’ont pas choisi, je n’ai pas un dixième de ton pouvoir, de ta magie, tu es la Veilleuse des Savoirs, toi seule sauras rallumer les étoiles. Et… moi aussi, je reviendrai, c’est dans le cycle des choses.

— Mais tu auras tout oublié !

Il inspire profondément, puis prend mon visage entre ses mains pour essuyer mes larmes.

— Peut-être que j’oublierai tout, Ama. Mais… toi, jamais. Nous sommes une étoile scindée en deux, les deux moitiés d’une seule et même âme. Même si les souvenirs de cette vie, de ce corps, de ma famille s’effacent, toi… tu resteras ancrée en moi.

Il pose son index sur mon front, là où se trouve mon âme.

— Je te reconnaîtrai, Ama. Nous sommes liés par un fil invisible, où que tu sois, qui que je sois, nous saurons… Toujours.

Je hoche doucement la tête et ferme très fort les paupières.

— Toujours, murmuré-je.

Cette promesse flotte entre nous, si belle, mais si cruelle.

Je veux y croire. J’ai besoin d’y croire.

Mais la peur me ronge, cette peur viscérale de le perdre à jamais, de vivre sans lui, dans une existence où son amour ne serait plus qu’un fantôme.

Un grondement plus fort que les autres retentit. J’enfouis mon visage dans son cou. Le monde s’effrite comme si l’univers lui-même se désintégrait sous l’effet d’une force invisible. Là où régnait autrefois l’immensité céleste, il n’y a plus que des failles béantes, des gouffres noirs qui avalent tout sur leur passage, comme si le ciel se vidait de son essence.

Les constellations s’effacent, les astres vacillent.

Ce qui reste du firmament est comme une toile déchirée où la lumière s’échappe.

Où l’obscurité envahit chaque recoin de l’horizon

L’air est lourd, presque palpable, chargé de désespoir. Le vent, autrefois porteur de vie, se transforme en un murmure glacial, transportant avec lui des cris étouffés, des lamentations perdues, la peur…

La terre craque et hurle, les montagnes au loin se tordent, comme si elles cherchaient à échapper à leur destin. Les arbres se plient sous un poids invisible, leurs branches s’arquent vers le sol tels des bras suppliants. La mer s’agite de manière chaotique, ses vagues monstrueuses s’élèvent vers un ciel inexistant, pour finalement retomber et engloutir le rivage avec une violence aveugle.

Chaque chose autour de nous disparaît, avalée par cette fin inexorable. Les couleurs du monde s’effacent, ne laissant qu’un tableau en décomposition où tout n’est plus que déclin.

Et soudain, tout s’arrête !

Plus de bruit…

La terre se fige dans un silence lourd, oppressant, et l’univers, soudain, retient son souffle. Le chaos s’interrompt dans une suspension improbable. Les montagnes, tordues comme des os cassés, demeurent immobiles, les arbres se figent dans leur posture de prière muette et la mer semble hésiter entre l’élan et la chute.

Lentement, comme une lueur renaissant au cœur des ténèbres, les couleurs se reforment, les contours retrouvent leur netteté, la terre se ressoude sous mes pieds, le vent se calme, la mer redescend et reprend son flux habituel, laissant une vague de calme étrange se répandre autour de nous.

Je le serre plus fort contre moi, soulagée de ce répit inattendu, savourant malgré tout cette trêve fragile qui nous est accordée.

Une fois encore, nous avons frôlé l’abîme et le monde est revenu chargé de nouvelles cicatrices.

Mais pour combien de temps?




PARTIE 1


Huit cents ans après la Fin…


 

Chapitre 1


Amara

L’île de Santis


— Amara !

La voix de Nimue résonne à travers toute l’île.

Par la lueur stellaire ! Maintenant, tout le monde sait que je ne suis pas au sanctuaire si la haute Gardienne me cherche partout.

Le fil d’une épée cingle ma cuisse.

— Je t’ai eue ! s’exclame Loan d’un air narquois en reculant promptement afin de reprendre une position défensive.

— Tu as triché ! L’appel de Nimue m’a déconcentrée…

J’attaque, mais il esquive habilement mon coup et disparaît dans un mouvement fluide. Je pivote sur moi-même, surprise par sa rapidité.

Ses mouvements sont empreints de puissance contenue, révélant sans mal la discipline et l’entraînement qui se cachent derrière. Mon propre cœur bat la chamade, mélange d’excitation et d’appréhension. Je serre fermement la poignée de mon épée, sentant chaque détail de sa texture sous mes doigts moites.

— Tu es rapide, Amara, mais tu ne peux pas suivre le rythme, me lance-t-il dans mon dos.

Je retiens un rire et lui réponds avec une ardeur feinte :

— Tu parles trop pour quelqu’un qui se fait toucher si facilement !

Nous nous lançons alors dans une série d’échanges encore plus vifs, nos lames s’entrechoquent dans des éclats métalliques. Chaque mouvement est calculé, chaque geste exécuté avec précision. Je me concentre sur les détails, cherchant le moment opportun pour le désarmer.

— Moi? Je me fais toucher facilement?

Ses yeux verts pétillent d’une lueur espiègle et, avant même que je ne réagisse, il se rapproche avec un sourire taquin, prêt à capturer mes lèvres. Mon cœur s’emballe, une fusion de surprise et de désir s’empare de moi. Une seconde suspendue dans le temps où je suis prise au dépourvu par son geste inattendu. Mais alors que sa bouche effleure la mienne, mon instinct de compétitrice reprend le dessus. D’un mouvement fluide, je me retire juste assez pour éviter le contact et me dérober à son baiser.

Un sourire danse sur mes lèvres tandis que je le regarde, avec un mélange d’amusement et de défi.

— Détourner mon attention pour gagner, c’est moche, Loan.

Il rit doucement, hausse les épaules, reconnaissant sa défaite.

Sa peau métissée d’une teinte chaleureuse rayonne sous la lumière filtrée des arbres environnants. Ses cheveux courts et drus, son nez ciselé, sa bouche pleine reflètent la fusion harmonieuse de ses origines verdantissiennes. Loan est bel homme, il le sait et il en joue.

— Toutes les armes sont utiles dans un combat, et comme tu es incapable de résister à mon charme… je ne fais que profiter d’un de mes nombreux atouts.

Et des atouts, Loan en possède beaucoup.

Il a raison, mon esprit est trop souvent distrait par sa présence. Je sens une légère chaleur monter à mes joues, mon silence parle pour moi et son nouveau sourire triomphant m’exaspère. Je lui jette un coup d’œil agacé qui le fait éclater de joie.

Je reste là, les bras ballants, à l’observer se moquer. Je lui tire la langue, faute de mieux.

— Très mature, souffle-t-il en se remettant en position.

Ses yeux verts, semblables à des joyaux rares, me fixent avec une intensité qui me fait presque perdre le fil de mes pensées.

Certes, je suis sous son charme, mais pas pendant le combat ! Une détermination farouche s’empare de moi.

Reste concentrée, Amara !

— Amara ! reprend la voix de Nimue, qui est de plus en plus près.

— Par les cieux tourmentés ! Elle ne va pas me lâcher ! pesté-je en plongeant en avant.

Mon épée tranchante siffle dans l’air à quelques centimètres du bras de mon adversaire.

Loan grimace.

— Si tout le monde entend la haute Gardienne, ils vont tous se mettre à ta recherche.

Je lui souris de toutes mes dents.

— Et comme tu es mon garde du corps personnel, c’est toi qui vas te faire réprimander…

— Quoi? Je ne savais même pas que tu devais être au sanctuaire !

— Tu n’as qu’à regarder ton emploi du temps, c’est marqué noir sur blanc.

Je lui fais la moue et reprends :

— Ce n’est pas très professionnel, ça, monsieur la sentinelle de pacotille.

Je lui montre ma robe d’étude du doigt.

— C’est une tenue pour faire quoi, ça, à ton avis? poursuis-je. Pas du combat, c’est certain…

Il jette un regard lubrique sur mon corps, je ne peux pas m’empêcher de me tortiller sous son examen.

— Amara ! s’égosille de plus belle la haute Gardienne.

D’énervement, Loan glisse son épée dans son fourreau avant de s’emparer de ma main pour m’entraîner hors de notre petit jardin secret.

— Allez, viens, Amara ! Je dirais que tu m’as contraint. Il est bien connu que, lorsque tu as une idée en tête, tu parviens toujours à tes fins.

— Eh ! Mais…

Il tire soudain plus fort sur mes doigts, attrape le derrière de mon crâne avec sa main libre et plaque ses lèvres sur les miennes pour me faire taire.

Ça fonctionne.

Je passe mes bras autour de sa nuque et l’attire contre moi afin d’approfondir notre baiser.

— C’est comme ça que tu travailles ton astronomie, Amara?

Nous nous décrochons l’un de l’autre d’un seul coup.

Nimue nous observe avec autorité, les bras croisés sur sa poitrine. Ses traits trahissent une combinaison complexe d’émotions, elle se tient droite, presque rigide, comme si elle retenait à grand-peine son exaspération.

Le fait que Loan et moi soyons ensemble n’est plus un secret pour elle. Elle nous a trop souvent surpris en train d’exercer ce genre d’activité. Je suis même étonnée qu’elle n’en ait pas encore informé le Haut Conseil des Gardiens.

— Tes professeurs t’attendent avec Lyria dans le sanctuaire, Amara.

Elle relève son menton avec une certaine arrogance, démontrant sa volonté à se faire obéir. Mon compagnon s’apprête à riposter, mais j’attrape son bras pour qu’il n’en fasse rien.

— Retourne au palais, Loan.

— Mais…

— Je vais suivre ma mère jusqu’au sanctuaire.

Nimue tique en entendant ce qualificatif.

Loan ne me quitte presque jamais des yeux, c’est son travail. Il a été formé pour être ma sentinelle et il déteste quand je m’éloigne de lui.

Face à mon inflexibilité, il finit par acquiescer et se détourne après nous avoir adressé un bref salut empreint d’un formalisme excessif que je m’empresserai de lui reprocher plus tard.

— Tu ne devrais pas lui infliger cela, Amara, me dit Nimue avant même qu’il ne soit totalement sorti de notre champ de vision. C’est mal.

— Aimer, c’est mal? demandé-je sans quitter la silhouette massive et féline qui s’éloigne.

— Tu ne peux pas l’aimer lui.

Je le sais. Mais je m’en fiche.

Mon cœur se serre, un jour, ils nous sépareront. Loan ne pourra pas rester ma sentinelle toute ma vie. J’irai accomplir ma destinée et lui fondera une famille avec une femme qu’il aura le droit d’aimer et qui sera sans doute folle de lui.

Je tourne enfin mon visage vers Nimue.

— Que sais-tu de l’amour, maman?

Elle secoue la tête. Ses yeux me lancent des éclairs de frustration.

— Arrête de m’appeler comme ça, je ne suis pas ta…

— J’ai pourtant grandi dans ton ventre, la coupé-je, lassée de jouer à ce petit jeu.

C’est vrai que nous n’avons rien en commun physiquement, elle et moi, nous ne pourrions pas être plus opposées. Lorsque j’étais petite, elle se plaisait à me dire que j’étais la lune et les étoiles, et elle, l’éclipse afin d’expliquer nos différences. Nimue est une très belle femme. Ses iris bruns sont de la même teinte que ses longs cheveux qu’elle laisse souvent flotter librement. Ses traits délicats et sa peau mate rappellent ses origines verdantissiennes, et lorsqu’elle sourit – même si ça ne lui arrive pas souvent –, elle est tout simplement sublime.

Elle soupire longuement, la mâchoire tendue, les muscles saillants sous sa peau, refusant de se laisser submerger par ses émotions.

— Pourquoi faut-il que tu compliques toujours tout, Amara?

— Tu pourrais au moins faire semblant de m’aimer?

Mes yeux me brûlent. De rage, je commence à me détourner, mais elle attrape mon poignet pour m’en empêcher.

— Mais je t’aime ! s’écrie-t-elle les sourcils froncés dans une expression d’intense contrariété. Tu es notre élue, Amara ! Notre guide spirituel, je t’ai consacrée ma vie entière. Mais tu ne m’appartiens pas pour autant, ce serait égoïste de ma part d’affirmer que tu es ma fille alors que tu es celle de tous les Gardiens qui demeurent sur cette île. Et bientôt, tu seras celle de tous les habitants qui peuplent cet univers.

Je fais non de la tête et je m’arrache à son emprise.

— Quand le temps sera venu, une vieille âme renaîtra, clame-t-elle d’une voix rauque, habituée à répéter son mantra qu’elle connaît par cœur. Veilleuse des Savoirs, elle détiendra les clefs de la connaissance de la civilisation perdue…

— Non, tais-toi ! hurlé-je.

Je tourne les talons.

Elle me suit et poursuit :

— Elle possèdera le pouvoir de lire les étoiles et de comprendre les murmures du ciel. Elle sera l’éclat dans les ténèbres, la lumière qui guidera les âmes égarées vers la voie de la vérité et de la paix. Et lorsque les trois soleils s’aligneront et que le ciel s’illuminera de nouveau, elle rassemblera les royaumes sous une seule bannière et gouvernera avec compassion et sagesse, apportant l’harmonie là où il y avait autrefois la discorde.

Je ricane, c’est nerveux. Sans doute pour chasser la boule d’angoisse qui vient de se former dans ma gorge.

Nous croisons des Gardiens en tenue de travail qui reviennent de leur cueillette. Ils portent de gros baluchons de chanvre contenant probablement des pommes de terre et de l’oseille. Ils me saluent d’un doux sourire et du qualificatif affectueux que tout le monde utilise ici pour me nommer : Astradora. Une combinaison d’«astral» et d’«adorée» afin de souligner mon lien avec les étoiles et leur vénération à mon égard.

Je serre les poings.

C’est brusquement trop pour moi, je change de direction.

— Où vas-tu? s’étonne Nimue. Le sanctuaire, ce n’est pas par là !

— Ailleurs. J’ai besoin d’être seule !

Et sans même regarder si je suis suivie, j’entame une petite foulée libératrice et nécessaire vers la plage.


***

J’ai frotté si fort le tatouage de la constellation du criquet qui est sur mon avant-bras que je me suis profondément griffée.

Une goutte de sang s’écoule.

Sur le moment, la douleur était presque agréable.

À présent, je regrette.

Mes yeux suivent cette goutte de sang perdue dans un ballet silencieux avant de chuter dans le sable doré en dessous. Son éclat rouge vif contraste avec la pâleur terreuse du sable, créant une tache éphémère qui se répand lentement, absorbée par les grains assoiffés.

«Par les étoiles déchues ! Mais qu’as-tu encore fichu, ma petite comète?»

Un léger bourdonnement attire mon attention. Je lève les yeux et aperçois mon criquet aux ailes chatoyantes se poser sur mon genou.

— J’étais en colère, répliqué-je, la gorge nouée.

«Le rouge n’est pourtant pas du meilleur effet sur ta peau dorée, tu le sais bien…» constate-t-il en optant pour un air moqueur afin de détendre l’atmosphère.

— Oui, bon, merci pour ton soutien, dis-je en ravalant un sanglot et levant les yeux au ciel.

C’est toujours comme ça, ce trop-plein d’émotions qui m’assaille de toutes parts et que je ne sais pas comment maîtriser sur le moment. Les Gardiens pensent que mon hypersensibilité est liée aux énergies cosmiques et aux influences célestes dont je tire ma force. Peut-être qu’ils ont raison, en tout cas, cette explication ne m’aide pas plus à réguler tous ces sentiments qui m’envahissent jusqu’au point de m’étouffer quelques fois.

Mon petit ami dodeline de la tête et ajoute, faussement blasé :

«Et tant qu’à te faire du mal, évite de massacrer ma constellation… Va plutôt griffer celle du Toucan ou de la Mouche, ces deux-là sont aussi utiles qu’un tire-bouchon sur la lune et aussi ridicule qu’une chaussette trouée !»

Je soupire.

— Ces constellations n’existent même pas…

«Par les étoiles ! Heureusement !»

— Je voulais juste te parler…

«En massacrant ton bras? Sérieusement, t’avais pas besoin de te faire une scène de “Griffes et Douleur” pour me contacter. Une simple pression et un peu de concentration suffisent, tu le sais bien, ma lumineuse.»

Plus loin, un Gardien remonte le long de la grève avec, sur l’épaule, un filet rempli de poissons.

Il me fait signe du bras :

— Bien le bonjour, Astradora, clame-t-il sans essayer de se rapprocher. Salue Astraeus pour moi.

Je hoche la tête et réponds à son geste.

Il ne fait aucun doute qu’il m’a surprise en train de parler toute seule et en a donc conclu que je dialoguais avec mon guide astral, invisible aux yeux des autres.

Les Gardiens ont invoqué Astraeus pour mes quinze ans. Leur intention était de m’offrir un guide afin de me prodiguer ses conseils avisés. Ils pensaient avoir invoqué une entité puissante, telle celle d’un dragon ou d’un ours… Mais c’est la constellation du criquet qui a répondu à leur appel, un criquet pouvant se révéler être autant une source de réconfort que d’agacement. Heureusement, l’humour unique d’Astraeus réussit le plus souvent à désamorcer mes émotions et sa légèreté m’aide à rester ancrée. Pourtant, il y a des moments où j’aspire à plus de soutien et de sollicitude que de moqueries…

Les Gardiens ont nommé cet ami invisible Astraeus, en référence au Titan de l’aube et des étoiles. Et lorsque mon compagnon m’est apparu la première fois sous la forme d’un criquet, un rire franc m’a échappé, je m’attendais réellement à voir surgir un géant des légendes anciennes ! Et depuis tout ce temps, je m’amuse à laisser croire aux Gardiens qu’Astraeus est l’incarnation de la constellation d’un animal fabuleux oublié depuis longtemps. Seuls Lyria et Loan connaissent la vérité au sujet de mon criquet.

Loan…

Je sais que Nimue a raison et que je ne devrais pas laisser cette histoire entre nous prendre de l’ampleur, car la chute n’en sera que plus cuisante. Je ne peux nier l’importance qu’il a pour moi, mais affirmer que je l’aime… voilà une tout autre affaire.

«Qu’est-ce qui t’a fichu le bourdon, ma luciole?»

La carapace bleue de mon ami scintille sous les rayons du soleil, ses grands yeux noirs pétillent d’une lueur curieuse. Ses antennes fines et mobiles semblent capturer chaque brise.

— Nimue.

J’ai presque soufflé ma réplique.

La haute Gardienne… ma mère est malheureusement souvent la cause de mes tracas. Je sais bien qu’elle n’est pas foncièrement méchante, mais le simple fait de refuser de me laisser l’appeler maman est douloureux. Je suis peut-être la réincarnation d’une figure importante de l’ancien monde avec tout le cérémonial qui va avec, cependant, je reste un être humain avec des besoins, des désirs, des sentiments. Trop de sentiments, trop souvent…

«Tu as envie d’en parler?» me demande mon criquet en me faisant revenir à la réalité. 

Il me dévisage avec une intensité étonnante. Je tends ma main, il se pose délicatement sur ma paume, ses pattes frêles me chatouillent la peau.

Je secoue la tête.

— Tu veux bien chanter pour moi, Astraeus?

Il retourne sur mon genou et frotte aussitôt ses pattes arrière l’une contre l’autre avec une habileté rythmée. Son chant semble émaner directement de la terre elle-même, une musique primitive qui évoque les cycles de la nature et les mystères de la vie.

Je ferme les yeux.

— La semaine prochaine, c’est mon vingt-troisième anniversaire. Je vais recevoir le marquage d’une nouvelle constellation.

Ce disant, j’effleure mes bras recouverts de symboles mystiques qui me confèrent mes pouvoirs spéciaux – ces tatouages que je reçois à chaque anniversaire et qui me permettent de canaliser ma magie.

Ils sont en perpétuel mouvement sur ma peau, ils changent de forme ou de luminosité en fonction de la position des étoiles dans le ciel.

Tout mon univers est constamment dicté par les étoiles…

— J’appréhende un peu, tu sais. Je vais être affublé d’un nouveau savoir qu’il va me falloir apprendre à maîtriser… et je suis fatiguée d’apprendre. J’ai besoin de sortir de cette île et de me confronter à la réalité. Faire enfin ce pour quoi je suis destinée.

Les stridulations continuent de résonner avec une intensité particulière. Une petite brise caresse mon visage, j’ouvre les paupières.

Le crépuscule enveloppe lentement le paysage de teintes chaudes et dorées, les trois soleils commencent à descendre lentement vers l’horizon, peignant le ciel d’une symphonie fascinante de couleurs.

Le premier soleil, Aurora, brille d’un éclat ambré qui plonge dans l’océan lointain, créant des reflets scintillants à la surface des vagues. Le deuxième soleil, Astraël, le plus petit des trois et d’une teinte plus froide, mais tout aussi éblouissant que ses compères, suit le chemin du premier, sa lumière argentée se mêle aux teintes rosées et pourpres du crépuscule. Enfin, le troisième soleil, Ardoréa, le plus grand et le plus lumineux de tous, semble hésiter un instant avant de disparaître derrière l’horizon, illuminant le ciel d’une lueur aveuglante.

Je suis consciente d’avoir la chance de pouvoir assister à ça.

Dans le monde d’aujourd’hui, rares sont les peuples qui parviennent à bénéficier de la lumière et de la chaleur des trois soleils. Par exemple, le nord de notre monde, et notamment dans les royaumes d’Ombrosia, est continuellement plongé dans le noir.

J’ai toujours vécu sur l’île de Santis, je ne peux que tenter d’imaginer ce que ça peut être que de vivre dans des terres sombres et inhospitalières qui rappellent constamment à ses habitants les conséquences de la catastrophe cosmique d’il y a plus de huit cents ans.

Cette catastrophe qui a transformé notre monde et a conduit à l’extinction des Astromanciens, une civilisation avancée et mystérieuse dotée d’un savoir approfondi de la magie et des secrets du ciel et de l’univers. Et je suis la Veilleuse des Savoirs, la seule à pouvoir comprendre et maîtriser les mystères des Astromanciens disparus et, lorsque, selon mes instructeurs, je serai prête, je pourrai enfin guider les autres sur le chemin de la connaissance.

C’est à ce rôle que je suis préparée depuis toujours.

J’ai même été conçue par deux Gardiens lors d’un rituel dans ce but ultime. Mon âme a été appelée depuis l’au-delà. Ma renaissance fait partie d’une machination qui a été décidée il y a plus de huit cents ans par les Astromanciens eux-mêmes. Ils savaient qu’ils étaient voués à s’éteindre et c’était pour eux le seul moyen de laisser un héritage durable et de guider l’humanité vers un avenir meilleur, même aussi longtemps après leur disparition.

Certes, je suis puissante.

Oui, je dispose d’un savoir presque sans limites… et pourtant, je ne contrôle absolument pas ma vie. Au point de devoir rester cloîtrée et isolée de tout sur cette île et de ne pas avoir le droit de choisir qui je peux aimer.

Et, hormis Lyria, Loan et Astraeus, ici, personne n’est disposé à l’entendre ni à le comprendre. Ils sont tous persuadés d’œuvrer pour une cause si grande que leur propre existence en est devenue presque insignifiante. Pour eux, je suis tout.

Et pourtant… je ne suis rien.

 

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